Le cinéma sans les cinémas

À l’heure où le Québec se demande si les salles peuvent exister sans popcorn, posons-nous plutôt la question quant à savoir si la cinéphilie peut réellement exister sans les salles.

Si le cinéphile est une créature généralement solitaire, la cinéphilie demeure un phénomène social. Elle carbure aux échanges et aux débats, aux conversations que génèrent les oeuvres. La cinéphilie ne vit pleinement qu’à travers ce lien unissant les spectateurs les uns aux autres. Or, si 2020 a mis quelque chose en lumière, c’est le rôle fondamental que joue, dans la vie d’un film, le moment symbolique de sa sortie en salle. Privées de cette vitrine, on a l’impression que les œuvres vivotent sans vraiment venir au monde. Rivé à son petit écran, chacun regarde bien ce qu’il veut.

Mais qu’est-ce qui a changé, au fond? La critique continue de remplir sa double fonction de recension et d’évaluation. Les gens regardent encore des films. Sauf que les sorties virtuelles n’ont tout simplement pas le même impact sur l’imaginaire collectif que les sorties traditionnelles. Ce qui a véritablement disparu est donc la capacité d’un film à engendrer un dialogue. Les œuvres «sortent» encore, mais les films ne rassemblent plus, parce que leur diffusion, dans ce nouveau paradigme virtuel, est plus éclatée que jamais.

Il est impossible de tout suivre. La liste de fournisseurs paraît déjà interminable avant même qu’on ajoute à celle-ci les salles indépendantes qui continuent d’avoir une programmation en ligne, les plateformes spécialisées dans un genre particulier et les festivals qui sont (presque) aussi nombreux qu’avant. Tout le monde fait donc forcément des choix, jusqu’à ce que plus personne n’ait accès au même bassin d’œuvres. C’était déjà le cas avant, évidemment. Mais la pandémie a accentué ce phénomène, mettant en évidence de nouvelles tendances de distribution qui ont surtout pour effet de diviser le public en groupes de plus en plus spécifiques – à l’image des réseaux sociaux, qui finissent par offrir à l’utilisateur un reflet de ses propres champs d’intérêts. Les salles, par leur fonction fédératrice et organisatrice, viennent mettre de l’ordre dans tout ça. Le cinéma, en tant qu’expérience collective, n’existe pas sans cinémas.

Grandeur et misère d’une avant-garde involontaire

L’étagère Billy, refuge de la classe moyenne.

L’entreprise Ikea a soufflé cette année ses soixante-dix bougies. «Combien de doigts se sont blessés en montant les quarante-cinq millions d’étagères Billy?», demandait une journaliste du Monde pour illustrer l’apport de la compagnie suédoise à la mondialisation du mode de vie occidental. Et si le succès de la multinationale du meuble ne témoignait pas uniquement de la généralisation d’une norme esthétique ou de consommation mais aussi de l’hégémonie d’un certain rapport au monde et aux autres?

Ikea nous renvoie l’image d’une humanité occupée à cultiver l’espace de la vie privée, d’individus qui, à l’abri du temps historique, se consacrent à l’embellissement de leur foyer. La popularité de ces décors préfabriqués évoque du coup la puissance de la classe moyenne comme figure du capitalisme avancé. Plus qu’une simple catégorie de revenu, elle constitue un phénomène social, politique et culturel qui nous transporte au cœur de l’imaginaire des sociétés capitalistes.

La classe imaginaire

L’essor de cette classe, qui s’inscrit dans l’histoire du capitalisme, résulte d’un compromis durement négocié portant sur le salaire et les conditions de travail. Elle est le produit de l’apaisement des conflits qui opposaient la classe ouvrière aux capitalistes. Mais elle correspond aussi à la volonté érigée en système de faire disparaître les classes sociales, en soi et pour soi. Les cols blancs sont le fruit de la bureaucratisation de l’État et des corporations, tandis que leur identité a été façonnée par la culture d’entreprise et la publicité. En 1951, le sociologue américain C. W. Mills disait d’ailleurs de ces nouveaux petits bourgeois qu’ils formaient l’«avant-garde involontaire de la société moderne».

Ralentir travaux

Ce qui manque à l’éducation pour nous apprendre à vivre.

En 1993, au moment où, avec la réforme Robillard, on s’apprêtait à supprimer un cours de philosophie obligatoire au cégep, j’ai écrit en défense de la philo une lettre, envoyée aux journaux, et qu’avaient cosignée une vingtaine d’intel­lectuels et d’artistes qui n’avaient pas de lien professionnel avec cette discipline. La lettre a été publiée, mais les Pierre Dansereau, Marcelle Ferron et Pierre Vadeboncoeur ne faisaient pas le poids. Ces gens, dont le travail consistait à penser, à imaginer, à rêver, ne faisaient rien de vraiment utile. On connaît la suite. Les cours obligatoires de philosophie sont passés de quatre à trois, et aujourd’hui ils risquent de passer tout entiers à la trappe de «l’adaptation» aux besoins du marché, tout comme la littérature est sournoisement grugée par les «communications», cet art de dire ce qui reste de la parole une fois que le silence en a été extirpé.

Pour être pris au sérieux, j’ai décidé de ne plus convoquer des littéraires et des artistes, ces assistés sociaux qui critiquent le monde qu’ils squattent, qui imaginent ce que serait le monde s’il était fait par des gens capables de ne rien faire, ne serait-ce que le temps de s’apercevoir qu’aucune activité humaine n’a de sens et est vouée à l’échec si elle ne s’enracine pas dans l’expérience sensible du monde et ne procède pas du désir de connaître la pensée à l’œuvre dans le monde, du désir de participer à cette œuvre.

Serai-je entendu, cette fois, si je fais appel à un génie et à un clochard? C’est le pari que je fais, tout en étant certain de le perdre. Mais en me donnant de tels alliés, j’espère combattre la bêtise à laquelle personne n’échappe complètement, même ceux et peut-être surtout ceux qui pratiquent la pensée, produisent des idées qui prolifèrent artificiellement au-dessus du réel, des idées meurtrières qui ne répondent ni des êtres ni des choses qu’ils ont pour fonction d’éclairer, de relier.