La petite rousse en forme de tombeau

Murielle Bolle, le témoin principal de l’affaire Grégory, sort un livre après trente-quatre ans de silence.

Un dimanche matin, dans les années quatre-vingt, ma grand-mère faisait le pendule au-dessus d’une double page de Paris Match et ça tournait à l’envers. Le pendule, formel, disait que Bernard Laroche n’avait pas tué le petit Grégory. Jean-Marie Villemin, le père de l’enfant, à côté de lui sur la photo, venait d’abattre d’un coup de carabine celui qu’il soupçonnait d’être l’assassin de son fils.

J’étais trop petite pour lire Libération et je n’ai connu que bien plus tard l’article délirant romanesque qu’y avait écrit Marguerite Duras (lisez, si vous la trouvez, l’édition qu’en a faite Héliotrope, précédée d’une préface bombe de Catherine Mavrikakis, ou écrivez à l’éditeur de ma part pour exiger sa réimpression). L’affaire est entrée par là dans la mythologie littéraire et s’est ancrée en nous – en moi – plus profondément.

Ça se passe le 16  octobre 1984. Un enfant de quatre ans, Grégory Villemin, est retrouvé noyé, pieds et poings liés, dans les eaux de la Vologne, dans les Vosges, en France. Il a échappé à la surveillance de sa mère tandis qu’il jouait devant sa maison. Ses parents, Christine et Jean-Marie Villemin, étaient depuis deux ans la cible d’un corbeau: ils recevaient des lettres et des appels anonymes pleins de jalousie et de secrets de famille. Dans le village, et dans la famille, ils étaient les bourgeois, les parvenus: lui était devenu contremaître à l’usine à vingt-quatre ans, c’est pourquoi le corbeau le surnommait «le chef». Ils étaient jeunes, beaux, l’enfant aussi, ils s’exprimaient mieux que leurs cousins. Ils avaient l’air de s’aimer et ils avaient acheté récemment un canapé en cuir.

Le hip-hop avec des gants blancs

Réflexion sur la dépolitisation et l’éclaircissement du hip-hop lors de son passage dans la culture de masse.

«Tabarnak. Il vient de l’dire.» Il l’attendait. Il le sentait arriver. Le rappeur Lovhard «Le Voyou» Dorvilier le sentait arriver, ce «l’». La scène, filmée par Maryse Legagneur, est torturante. On y voit Le Voyou s’infligeant le visionnement de l’émission Les francs-tireurs, à laquelle il a accordé une entrevue; il la regarde dans un pawnshop, ou peut-être dans un de ces commerces où tout se répare. Mais la courbe narrative se déroule surtout dans son regard, dans ses yeux écarquillés qui n’accordent pas le bénéfice du doute à quiconque. Un peu, aussi, dans la gêne du type assis à la droite du rappeur: «Quoi? Il a dit ça? Non... Arrête...» Il ne l’a pas entendu, lui, parce qu’il ne l’attendait pas; il ne voulait pas l’entendre parce qu’il n’avait pas besoin de l’attendre.

Avant de le dire, Benoît Dutrizac, l’animateur, avait jusque-là pesé ses mots. C’était plutôt dans son ton, ses questions, sa posture, quelquefois ses mains, ses hésitations, même, que s’exprimait son mépris.

— Tantôt, là, on était dans un parc, pis y’en a deux [Noirs] qui sont arrivés, qui nous ont parlé comme s’ils avaient une autorité sur nous.