Le grand collage

De Oka à Saint-Hilaire: une histoire en diagonale des banlieues montréalaises.

Vue de la route, la banlieue n’a pas d’histoire. À l’inverse, lorsqu’on la traverse à pied, c’est son épaisseur historique qui s’impose au regard. La banlieue montréalaise est non seulement beaucoup plus complexe et diversifiée que l’image banale qu’on s’en fait, mais elle est aussi, à plusieurs égards, profondément québécoise et montréalaise. Pour s’en rendre compte, il faut ralentir le rythme, s’attarder aux détails et sortir des considérations générales pour entrer dans l’histoire des villes et des quartiers de la région montréalaise. Tandis que l’on parcourt à pied la diagonale qui relie Oka à Saint-Hilaire, la banlieue révèle la multiplicité de ses paysages.

Oka

Notre marche s’amorce à la limite de ce qu’on peut appeler la région montréalaise, sur une jetée qui s’avance dans la rivière des Outaouais, près de l’embouchure du lac des Deux Montagnes, aux confins d’un très paisible secteur d’Oka appelé Pointe-aux-Anglais. Près de l’eau s’agglutinent quelques habitations pavillonnaires entourées de gazon; derrière celles-ci, de grandes étendues de champ. Au bout de la jetée, une famille russe ramasse des fleurs, pêche et prépare son pique-nique.

Nous pourrions déclarer: «Voilà l’essence de la banlieue.» Les champs, la pêche et le pique-nique nous renvoient en effet directement aux activités de villégiature qui ont joué un rôle fondateur dans l’idée de banlieue. Le projet banlieusard est né de l’imaginaire romantique de la nature qui a engendré, au dix-neuvième siècle, notre amour des cours d’eau et du grand air. À Montréal, les plus anciennes banlieues se sont d’ailleurs déployées sur des sites dont on valorisait le paysage, comme les pentes du mont Royal et les abords du lac des Deux-Montagnes et, encore aujourd’hui, on aperçoit dans beaucoup de banlieues les vieux chalets que les propriétaires ont agrandis et rénovés pour en faire leur résidence principale. Dans certains cas, la vocation d’espace de villégiature n’a jamais disparu, comme à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, tout près d’Oka, où nous découvrons avec ravissement qu’il est encore possible de camper, entre un gros étang, un champ de maïs et une rangée de bungalows.

Prendre la parole, faire acte

Ils réfléchissent, ils discutent, ils agissent, mais les entendons-nous? Comment les ados voient-ils le monde? Nous leur avons posé quelques questions.

Au printemps dernier, nous sommes allées voir une des représentations du Pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) – dont vous trouverez quelques extraits ci-après. La pièce, conçue à partir de textes et d’ateliers d’improvisation réalisés par des élèves de l’école secondaire Sophie-Barat, avec le concours d’Anne-Marie Guilmaine, de Pierre Lefebvre et de Claudine Robillard, expose, par la prise de parole des jeunes, les différentes formes du pouvoir et leurs conséquences dans la vie et le corps de ceux sur qui il est exercé. Il en ressort une compréhension fine et percutante du monde, un théâtre de la puissance. Si l’on saisit que le pouvoir prend d’assaut notre conscience au point de dicter nos rêves et nos aspirations, la pièce suggère qu’il est possible, lorsqu’on agit ensemble, de sortir de cette impasse. La représentation sur scène d’une réalité, acte en lui-même hautement politique, donne soudainement à cette réalité une consistance nouvelle (des images, des mots, des gestes concrets), qui nous permet de mieux la comprendre, ouvrant ainsi la voie à la reconquête de notre pouvoir, de nos moyens d’action. La parole de celles et ceux que vous lirez ici nous montre très clairement que le politique n’est jamais séparé de la vie.

Dans le cadre de ce dossier consacré au rôle politique des jeunes, il nous a semblé essentiel de les entendre. La pièce constituait un bon point de départ pour la discussion, dans la mesure où elle met en scène les questions qui nous préoccupent. Grâce à l’aide de Michel Stringer, enseignant à l’école Sophie-Barat à l’origine du projet, nous avons rassemblé des élèves ayant participé à l’élaboration de la pièce (Béatrice Brailovsky, Lili Azerad, Raphaël Bencheqroune) ainsi que des spectatrices et un spectateur (Anaïs Venne, Lou-Mai Plusquellec-François, Olivia Ménigot, Ryad Oussaada). Dans les deux cas, nous voulions connaître l’effet que la pièce avait eu sur leur vie et savoir si elle avait provoqué, chez eux et elles, un éveil politique.


Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) s’ouvre sur une scène intitulée «Le Jello du bonheur», qui dénonce par une série de phrases mille fois entendues, sorte d’injonctions au bonheur, le conformisme de notre société. Avez-vous l’impression, lorsque vient le temps de vous projeter dans l’avenir, que vous avez de la place pour imaginer quelque chose de différent, une vie qui s’écarterait de ces idées toutes faites, ou avez-vous au contraire l’impression que tout vous force à rentrer dans le rang?

Ryad — Tout nous force à rentrer dans le rang.

Anaïs — Oui, tout nous y force, mais ça dépend aussi de l’environnement dans lequel tu as grandi, qui peut te permettre, ou pas, de développer une sorte d’esprit critique.

Lou-Mai — Le fait de prendre conscience de l’existence de ces stéréotypes crée une ouverture pour imaginer une autre voie, je pense, mais il faut d’abord s’en rendre compte. Le terrain autour du chemin tracé est ouvert, libre.

Raphaël — Je ne pense pas que, naturellement, on te dise qu’il y a de la place pour sortir du cadre. Tout est, par exemple, organisé pour que la seule manière de réussir soit d’aller au cégep, puis à l’université. Il faut suivre la voie. Il n’y a pas naturellement de la place pour autre chose. C’est à nous de la créer, mais encore faut-il s’en rendre compte, c’est vrai.

Béatrice — Moi, je suis d’accord avec certaines des phrases du «Jello du bonheur», qui expriment une vision du bonheur qui nous a été inculquée. Cette vision est superficielle, mais en fait il s’agit peut-être de répondre à des besoins plus profonds, un besoin de stabilité, de sécurité – la famille, le nid. Bon, c’est vrai que notre système va se nourrir de ton malheur pour te faire consommer plus, par exemple; le système joue sur nos fragilités. Mais si tu es une personne équilibrée et que tu es capable de prendre un peu de recul, tu vas être capable de comprendre ce qui te rend heureux, de prendre ce qui, dans tout ce qui t’est inculqué, te convient.

Anaïs — Ces idées-là du bonheur, elles sont partout; mais si on a des modèles différents, on peut comprendre qu’autre chose existe. Mes grandes cousines, qui sont des artistes, ne sont vraiment pas riches, parfois elles ont même du mal à joindre les deux bouts; elles ne respectent aucun des critères auxquels nous devrions nous soumettre pour soi-disant être heureux, or, elles font partie des personnes les plus heureuses que je connaisse. Le fait d’avoir des modèles t’aide à voir que ce n’est pas ce qui est prescrit qui te rend heureux, qu’autre chose est possible.

Jade Bourdages et Nicolas Sallée

Le DPJ et le contrôle de la jeunesse

Mai 2019: le Québec entier est bouleversé par la mort d’une fillette à Granby, des suites de maltraitance. Que s’est-il donc passé pour que cette petite passe ainsi à travers toutes les mailles de la protection de la jeunesse, demande-t-on? L’événement a donné l’impulsion à la création de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent), chargée de se pencher sur les carences évidentes de la DPJ.

Décembre 2019: Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’UQAM, livrait un témoignage remarqué devant la commission Laurent, dans lequel elle parlait des inégalités sociales grandissantes qui surchargent la DPJ. Elle en appelait à «faire entrer de la vie» dans ce système en pleine asphyxie. Peu après, elle et son collègue Nicolas Sallée, professeur au Département de sociologie de l’Université de Montréal, publiaient dans les journaux une lettre ouverte dans laquelle ils soulignaient la nécessité d’élargir le débat sur la protection de la jeunesse, en considérant la parole des chercheurs, des intervenants qui agissent sur le terrain et, surtout, des jeunes eux-mêmes.

Jade Bourdages et Nicolas Sallée mènent ensemble des recherches originales sur la question, confrontant l’histoire et le fonctionnement quotidien des institutions pénales de la jeunesse à l’expérience des jeunes qui les fréquentent.