Grandeur et misère d’une avant-garde involontaire

L’étagère Billy, refuge de la classe moyenne.

L’entreprise Ikea a soufflé cette année ses soixante-dix bougies. «Combien de doigts se sont blessés en montant les quarante-cinq millions d’étagères Billy?», demandait une journaliste du Monde pour illustrer l’apport de la compagnie suédoise à la mondialisation du mode de vie occidental. Et si le succès de la multinationale du meuble ne témoignait pas uniquement de la généralisation d’une norme esthétique ou de consommation mais aussi de l’hégémonie d’un certain rapport au monde et aux autres?

Ikea nous renvoie l’image d’une humanité occupée à cultiver l’espace de la vie privée, d’individus qui, à l’abri du temps historique, se consacrent à l’embellissement de leur foyer. La popularité de ces décors préfabriqués évoque du coup la puissance de la classe moyenne comme figure du capitalisme avancé. Plus qu’une simple catégorie de revenu, elle constitue un phénomène social, politique et culturel qui nous transporte au cœur de l’imaginaire des sociétés capitalistes.

La classe imaginaire

L’essor de cette classe, qui s’inscrit dans l’histoire du capitalisme, résulte d’un compromis durement négocié portant sur le salaire et les conditions de travail. Elle est le produit de l’apaisement des conflits qui opposaient la classe ouvrière aux capitalistes. Mais elle correspond aussi à la volonté érigée en système de faire disparaître les classes sociales, en soi et pour soi. Les cols blancs sont le fruit de la bureaucratisation de l’État et des corporations, tandis que leur identité a été façonnée par la culture d’entreprise et la publicité. En 1951, le sociologue américain C. W. Mills disait d’ailleurs de ces nouveaux petits bourgeois qu’ils formaient l’«avant-garde involontaire de la société moderne».

Ralentir travaux

Ce qui manque à l’éducation pour nous apprendre à vivre.

En 1993, au moment où, avec la réforme Robillard, on s’apprêtait à supprimer un cours de philosophie obligatoire au cégep, j’ai écrit en défense de la philo une lettre, envoyée aux journaux, et qu’avaient cosignée une vingtaine d’intel­lectuels et d’artistes qui n’avaient pas de lien professionnel avec cette discipline. La lettre a été publiée, mais les Pierre Dansereau, Marcelle Ferron et Pierre Vadeboncoeur ne faisaient pas le poids. Ces gens, dont le travail consistait à penser, à imaginer, à rêver, ne faisaient rien de vraiment utile. On connaît la suite. Les cours obligatoires de philosophie sont passés de quatre à trois, et aujourd’hui ils risquent de passer tout entiers à la trappe de «l’adaptation» aux besoins du marché, tout comme la littérature est sournoisement grugée par les «communications», cet art de dire ce qui reste de la parole une fois que le silence en a été extirpé.

Pour être pris au sérieux, j’ai décidé de ne plus convoquer des littéraires et des artistes, ces assistés sociaux qui critiquent le monde qu’ils squattent, qui imaginent ce que serait le monde s’il était fait par des gens capables de ne rien faire, ne serait-ce que le temps de s’apercevoir qu’aucune activité humaine n’a de sens et est vouée à l’échec si elle ne s’enracine pas dans l’expérience sensible du monde et ne procède pas du désir de connaître la pensée à l’œuvre dans le monde, du désir de participer à cette œuvre.

Serai-je entendu, cette fois, si je fais appel à un génie et à un clochard? C’est le pari que je fais, tout en étant certain de le perdre. Mais en me donnant de tels alliés, j’espère combattre la bêtise à laquelle personne n’échappe complètement, même ceux et peut-être surtout ceux qui pratiquent la pensée, produisent des idées qui prolifèrent artificiellement au-dessus du réel, des idées meurtrières qui ne répondent ni des êtres ni des choses qu’ils ont pour fonction d’éclairer, de relier.

Le grand collage

De Oka à Saint-Hilaire: une histoire en diagonale des banlieues montréalaises.

Vue de la route, la banlieue n’a pas d’histoire. À l’inverse, lorsqu’on la traverse à pied, c’est son épaisseur historique qui s’impose au regard. La banlieue montréalaise est non seulement beaucoup plus complexe et diversifiée que l’image banale qu’on s’en fait, mais elle est aussi, à plusieurs égards, profondément québécoise et montréalaise. Pour s’en rendre compte, il faut ralentir le rythme, s’attarder aux détails et sortir des considérations générales pour entrer dans l’histoire des villes et des quartiers de la région montréalaise. Tandis que l’on parcourt à pied la diagonale qui relie Oka à Saint-Hilaire, la banlieue révèle la multiplicité de ses paysages.

Oka

Notre marche s’amorce à la limite de ce qu’on peut appeler la région montréalaise, sur une jetée qui s’avance dans la rivière des Outaouais, près de l’embouchure du lac des Deux Montagnes, aux confins d’un très paisible secteur d’Oka appelé Pointe-aux-Anglais. Près de l’eau s’agglutinent quelques habitations pavillonnaires entourées de gazon; derrière celles-ci, de grandes étendues de champ. Au bout de la jetée, une famille russe ramasse des fleurs, pêche et prépare son pique-nique.

Nous pourrions déclarer: «Voilà l’essence de la banlieue.» Les champs, la pêche et le pique-nique nous renvoient en effet directement aux activités de villégiature qui ont joué un rôle fondateur dans l’idée de banlieue. Le projet banlieusard est né de l’imaginaire romantique de la nature qui a engendré, au dix-neuvième siècle, notre amour des cours d’eau et du grand air. À Montréal, les plus anciennes banlieues se sont d’ailleurs déployées sur des sites dont on valorisait le paysage, comme les pentes du mont Royal et les abords du lac des Deux-Montagnes et, encore aujourd’hui, on aperçoit dans beaucoup de banlieues les vieux chalets que les propriétaires ont agrandis et rénovés pour en faire leur résidence principale. Dans certains cas, la vocation d’espace de villégiature n’a jamais disparu, comme à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, tout près d’Oka, où nous découvrons avec ravissement qu’il est encore possible de camper, entre un gros étang, un champ de maïs et une rangée de bungalows.