L’arbre qui cache la prison

La détention administrative des personnes migrantes s’inscrit dans une chaîne de gestion sécuritaire où tout vise à contrôler la mobilité des personnes. Le but? Consolider la frontière comme découpage physique et symbolique.

Pendant que le Canada continue de polir son image de terre d’accueil, il ne cesse d’investir massivement dans le perfectionnement du complexe techno-industriel de la prison. Il alimente ainsi le continuum carcéral dont les populations non blanches font démesurément les frais. Dans ce texte, nous tentons de retracer les mécanismes discursifs, légaux et économiques qui permettent cette imposture, l’organisent et la rendent opérationnelle. Nous passons au crible quelques documents de l’Agence des services frontaliers du Canada, obtenus notamment grâce à des demandes d’accès à l’information, et analysons les plans des architectes et des entrepreneurs associés à la construction du Centre de surveillance de l’immigration de Laval. Nous espérons, d’une part, lever le voile sur la fabrique d’un discours, qui se veut rassurant, autour de l’innovation et de l’humanisation de la détention, lequel contraste affreusement avec ses effets dévastateurs, et, d’autre part, rappeler les véritables intentions qui se cachent derrière la «réforme» canadienne: maintenir une ligne de départage intransigeante entre bons et mauvais migrants.

Au Canada, les personnes migrantes se trouvent dans une position juridique limite. En effet, leur détention, administrée hors du système pénal canadien, demeure légale. Cette situation liminaire relève d’un état d’exception normalisé, banalisé. En vertu de celui-ci, les droits et libertés de ces personnes peuvent être bafoués quotidiennement, et ce, en toute légalité. Or, le gouvernement s’entête, par toutes les ruses possibles, à camoufler cette situation insoutenable. En choisissant d’investir dans la modernisation de son appareillage carcéral, il œuvre hypocritement au maintien de centaines de personnes dans des conditions de captivité qui, à court et à long terme, ruinent des vies et des communautés.

Selon l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), entre 2019 et 2020, 8 825 personnes migrantes ont été détenues dans l’un des trois centres de détention du pays, dans une prison provinciale ou dans un pénitencier fédéral. De ce nombre, 1 755 l’ont été au Québec.

Au sortir de la matrice crépusculaire

L’histoire du contrôle des mouvements de population dans l’Empire britannique nous aide à comprendre le traitement contemporain de celleux qu’on nomme «migrant·es».

La vérité ultime et cachée du monde est qu’il s’agit d’une chose que nous créons, et que nous pourrions tout aussi bien créer différemment.

— David Graeber

J’emprunte ce titre à Achille Mbembe qui, dans Politiques de l’inimitié, critique le «corps nocturne» de la démocratie, c’est-à-dire la colonie, et à Himani Bannerji qui parle, dans The Dark Side of the Nation, du «côté obscur» du multiculturalisme canadien. Il nous faut en effet penser la structure coloniale dans laquelle nous vivons comme une «matrice», c’est-à-dire comme le foyer duquel les forces musculaires du colonialisme canadien ont jailli dans toute leur violence génocidaire. Si vous tendez l’oreille, vous pouvez entendre les fantômes qui hantent encore le projet colonial qu’est le fédéralisme canadien. Écoutez! Entendez-vous les cris plaintifs de peuples fiers et nobles que l’on soumet les uns après les autres dans le vacarme des tirs de canon et de mousquet, des hennissements des bêtes et des gémissements des hommes blessés ou mourants? Regardez! Voyez-vous les forêts, les lacs, les rivières et les étangs, la terre même, autant dire tout le registre du vivant, qui ne servira plus qu’à l’accumulation de la richesse entre les mains du colon? Du reste, il ne faudra bientôt plus l’appeler pour ce qu’il est en ce territoire, un «colon», il exigera que l’on se réfère à lui en tant que «citoyen». Et, dans la poche de sa veste de cuir, le colon-citoyen porte avec lui une arme redoutable, celle qui établira sa suprématie sur le territoire: la frontière. Du bout de ce couteau, il découpera la carte-monde, traçant des lignes pour fixer le mouvement humain et non humain. Il s’exclamera: «Ceci est le Canada», et il le deviendra. Tel est le pouvoir du colon-citoyen. Il fait non seulement l’histoire, comme l’énonçait Frantz Fanon dans Les damnés de la terre, mais il nomme aussi le vivant, et ce, paradoxalement, en donnant la mort. Ainsi, les noms anciens de cette terre («île de la Tortue») et de ses espèces biologiques humaines et non humaines seront jetés au fond de la cale de l’histoire, à côté de toutes les formes d’humanité désavouées et condamnées à l’errance. Parce qu’il viendra, sur ce territoire, d’autres types de colons, certains à qui l’on avait retiré leur humanité, d’autres avec qui l’on négociera leur place au sein de la fédération pour mieux exploiter leur force. C’est cette histoire qui est l’objet de ce texte; une histoire dans laquelle il faudra bien nous positionner. En d’autres mots, la présente contribution vise à savoir comment, dans la matrice crépusculaire, les gestes de conquête du territoire et de construction de l’État-nation canadien ont engendré l’idée de la «nation blanche» qu’est le Canada – idée qui, aujourd’hui, donne lieu à toutes sortes d’obsessions, d’anxiétés identitaires et de paniques morales.

Des politiques d’extermination des «brutes», pour reprendre l’expression de Sven Lindqvist, à l’exploitation par le capital et par le colonialisme canadien, en passant par la séquestration de personnes dans des camps, prisons et autres espaces d’exception, il aura fallu à l’État canadien autant façonner sa «blancheur» qu’absorber dans son ventre (avant de vouloir les régurgiter) les populations non blanches venues s’installer sur le territoire. C’est ainsi que, si vous me rencontrez dans la rue, vous ne me pointerez pas du doigt en vous exclamant «Tiens, un nègre!», comme cela était la norme au siècle dernier, mais vous serez tout de même sur vos gardes, exigeant de moi un passeport, une estampe officielle confirmant mon appartenance à cette nation et ma loyauté à la Couronne britannique. Vous me demanderez: «Qu’est-ce qui vous amène ici?», et je vous citerai Stuart Hall en vous disant que je suis le sucre, le cacao, le cobalt et le coltan, l’or, le diamant, le pétrole, le bois et le plastique, et que je suis venu réclamer mon dû. Réparation? Oui, mais encore. Abolition. Décolonisation.


L’Occident a fait du temps une ligne, il l’a «frontiérisé» en quelque sorte, catégorisant son territoire en trois temps-espaces: passé → présent → futur. Cette logique linéaire exigerait de nous un retour aux origines de la fédération, puis un examen de la situation actuelle et, finalement, l’exploration de ce qui nous attend là, au sortir de la matrice crépusculaire. Le temps-ligne est un héritage de ce qu’Édouard Glissant, dans sa Poétique de la relation, appelle «l’individuation christique», soit la consécration de l’individu (le Christ) au détriment de la communauté. Or, tant en sciences naturelles que dans les sciences dites «sociales», cette conception linéaire du temps, et donc de l’histoire (illustrée par les marqueurs temporels avant et après Christ, ou alors par la classification de l’histoire humaine en «époques» [Paléo / Néolithique, Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, etc.]), est remise en question. L’une des conséquences de cette pensée linéaire se matérialise dans la compréhension que nous avons de l’histoire (naturelle et humaine) sous la forme du progrès. De Darwin à Marx, l’Europe, et plus tard ce que nous qualifierons de «Premier Monde» ou d’«Occident», fut considérée comme le centre historique de toute chose en ce monde, et c’est pour cette raison que la manière dont nous abordons aujourd’hui les migrations des populations du Sud global vers le Nord global – ou, plus précisément, leur contrôle – s’apparente à ce qu’Elsa Dorlin taxait dans un article paru en 2017 dans Le Monde Afrique de «gestion coloniale du cheptel humain». L’histoire des migrations, pourtant, ne commence pas avec les camps, les centres de tri et de détention, les «jungles» humaines de Calais ou de Lampedusa, ou alors avec les charniers marins de ce qui fut nommé par certains de «Méditerranée noire» afin de conceptualiser la région comme un espace historique de la violence contre les corps noirs. Dans les colonies de peuplement américaines, entre 1492 et 1820, cette histoire est celle d’environ 2,6 millions d’Européens traversant l’Atlantique pour s’installer dans les Amériques, auxquels s’ajoutent environ 8,8 millions d’Africains déplacés de force dans le cadre de la traite négrière. Plus tard, entre 1846 et 1940, ce nombre grimpera à 50 millions d’Européens lors de ce qui est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands exodes de l’histoire de l’humanité. Ce premier «grand remplacement» s’effectue au détriment des populations autochtones des Amériques, qui sont soit décimées partiellement ou totalement dans certaines régions, soit parquées dans des «réserves».

Enfermer pour gouverner

Des frontières à la détention psychiatrique

L’enfermement, comme logique et comme relation, n’a pas de murs. Si la prison est l’élément central de cette logique, si elle en représente la forme la plus visible et tangible, elle ne témoigne pas, à elle seule, de ce que l’on pourrait appeler l’organisation carcérale de l’espace et du temps. La prison est devenue, avec le développement du capitalisme, une solution spatiale, économique et politique de premier plan pour «gérer» les populations considérées comme excédentaires ou indésirables. Dans le court essai Abolition Geography and the Problem of Innocence, la militante et géographe Ruth Wilson Gilmore écrit (nous traduisons): «La prison moderne est l’institution centrale des géographies carcérales aux États-Unis comme ailleurs, mais elle ne les définit pas exclusivement; ces géographies se manifestent aussi à travers les stratégies régionales d’accumulation, les bouleversements, les immensités et les fragmentations qui se reconfigurent dans l’espace-temps (même si les coordonnées géographiques restent les mêmes) afin de permettre un autre cycle d’accumulation.»

Le mode de production capitaliste, explique Gilmore, celui des enclosures (la privatisation des pâturages et des champs naguère accessibles à la communauté), celui de la violence coloniale et de l’esclavage, celui de l’extractivisme, celui de l’industrialisation, tout comme celui de la financiarisation, met en place les institutions et les formes de relations qui permettent l’accumulation. Or ce mode de production requiert l’organisation, la configuration et la gestion de l’excédent, c’est-à-dire la gestion de ce qui entrave sa course folle. Toute forme de liberté contre-productive est ainsi appelée à être restreinte. La question centrale des géographies de l’enfermement, résume Gilmore, est donc la désignation de cette liberté excédentaire ou contre-productive: l’esclave qui vend le fruit de son labeur en secret, à l’insu du maître; la communauté qui s’oppose à l’abattage de forêts ancestrales, au forage des cours d’eau et au pillage du territoire; quiconque ne travaille pas, ou pas assez; quiconque ne peut pas travailler; ceux et celles dont les trajectoires, les déplacements, à l’échelle d’une ville ou de continents, trahissent le sens des frontières, de la tarification des transports en commun, des enclaves urbaines, de l’effacement. Cet excédent réside aussi dans les heures perdues à rêvasser: qu’est-il arrivé au temps passé à ne rien faire, à la pause cigarette trop longue, au temps consacré à l’amitié, au soin d’autrui, à la survie improductive? Il loge également dans la contestation: la grève, la manifestation. Les lieux et les modalités de gestion de cet excédent se déplacent, se consolident, se multiplient, s’étendent et se superposent. Et c’est à partir de ces lieux multiples, de leur description, de leur critique, que l’on peut saisir non seulement le fil conducteur de l’enfermement comme logique et comme relation, mais aussi les possibilités de vivre autrement, de faire autrement. À partir des lieux, mais aussi des moments.

Lors d’une conférence donnée en octobre 2021, Angela Davis soulignait que, durant l’effervescence militante des années 1960 et 1970, les logiques de l’enfermement et les géographies carcérales n’occupaient pas une place aussi centrale dans la définition des luttes. La violence explicite du capital et de l’État suscitait bien sûr de la résistance, mais, pour les militant·es de cette époque, la fin du capitalisme paraissait bien réelle. Au moment où se déroulaient les luttes de libération africaines et la révolution cubaine, et où fleurissaient les solidarités émancipatrices, le «moment» capitaliste ne semblait pas éternel. «Nous pensions que nous ferions l’expérience du socialisme de notre vivant», remarquait Davis. S’agissant des logiques de l’enfermement, on supposait, sans doute naïvement, que le dépassement du capitalisme entraînerait l’extinction de ses méthodes. En 1976, en conférence à Montréal, Michel Foucault invitait quant à lui à une réflexion fondamentale sur la multiplication des mécanismes de contrôle et des fonctions carcérales à l’extérieur de la prison. Quoique moins optimistes que celles d’Angela Davis, les propositions de Foucault se basaient elles aussi sur un pronostic contextuel: la réduction anticipée, durant les années 1970, de la population carcérale, au gré de la progression des luttes anticapitalistes. Aujourd’hui, force est de constater que le capitalisme se porte bien à l’échelle globale – peut-être même mieux que jamais. En conséquence de quoi, au sein des sociétés capitalistes avancées, les mécanismes sécuritaires se sont multipliés et les populations carcérales n’ont fait que croître.