Redéfinir les limites pour retrouver le sens du monde

Présentation du dossier.

Nous avons de la chance, à Liberté, notre bureau, perché au troisième étage d’un vieil immeuble, a une large fenêtre donnant sur le mont Royal. À tout moment, il est possible de contempler la texture et la couleur changeante de la végétation sur la montagne, les nuages, les variations de la lumière au fil des saisons. Il n’est pas rare que l’une de nous s’exclame: «Regarde le ciel!» Cela donne alors lieu à de longues séances de méditation à haute voix – pas toujours en lien avec le travail à faire, il faut bien l’admettre, mais souvent liées, d’une manière ou d’une autre, au sujet des textes que vous trouverez dans ce dossier. Ce sont des moments précieux, où les idées se forment et s’échangent aisément. Lorsque les gens nous visitent, c’est toujours la première remarque qui nous est faite, avec stupéfaction: «Oh, la vue!» Oui, oui, nos bureaux sont bien modestes, c’est vrai, mais il y a la vue. Silence. Ce dossier, qui devait paraître à l’été mais qui a été repoussé pour les raisons que l’on connaît, est peut-être un cadeau que l’on se fait, à Liberté, le temps d’une saison, d’un hommage à ces moments de contemplation si nécessaires à l’élaboration de la pensée.

La surprise produite par la vue est proportionnelle à la rareté de l’accès au ciel dans l’espace urbain. À mesure que la ville est accaparée par les intérêts immobiliers et que le territoire est grignoté par un étalement urbain hors de contrôle, le ciel, c’est l’idée toute simple à l’origine de ce dossier, disparaît. La ville se densifie. L’accès à la nature se complexifie. Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre enclavés, privés de la possibilité même de contempler l’horizon, de laisser notre regard se perdre dans l’immensité.

La disparition du ciel, filons la métaphore, c’est aussi l’effritement de notre rapport au mystère, à l’impalpable, voire au sacré. Quelles formes de spiritualité cultive-t-on aujourd’hui? Notre vie intérieure, notre imaginaire, sont-ils aussi étroits que les espaces que nous habitons? Nous nous sommes affranchis, et tant mieux, des dogmes imposés par la religion, mais il semble parfois que notre capacité à estimer la valeur de l’immatériel, de ce qui ne peut pas être saisi et quantifié, s’est émoussée.

Le silence feutré des institutions

On ne fait pas de bruit dans le douillet monde des arts.

Dystopie: mise en récit fabulée d’un monde cauchemardesque. Le paragraphe qui suit est une fabulation. Le reste non.

Novembre 2020: Le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) remet en exposition deux vidéos de la star de l’art Jon Rafman, présentées au début de l’été et presque immédiatement retirées sans explications. Le public ravi retourne admirer les œuvres, sans jamais avoir été informé de la raison de leur retrait: le fait que des jeunes femmes ont accusé leur auteur d’inconduites sexuelles. À nouveau soutenu et validé par les institutions qui ont fait moussé sa carrière (le MACM présentait en 2015 sa première exposition muséale), Rafman redevient une valeur sûre. Les collectionneurs – qui sont aussi souvent les donateurs, voire les administrateurs des institutions muséales – sont rassurés. John Zeppetelli, le directeur du MACM, peut à nouveau contempler sans pensées désagréables «une vidéo qu’[il] admire énormément». Une vidéo qu’il admire tellement, qu’il avait cru bon de réitérer son admiration dans le texte même du communiqué interne expliquant aux employé.e.s de l’institution les raisons de la suspension de l’exposition Rafman (communiqué du 22 juillet 2020).

Regarder tomber les corps