Sur le fil

Le racontar de la villégiature caniculaire

Avec humour (noir) et acuité, Dalie Giroux nous fait passer d’une rive à l’autre, peu importe les intempéries et les débâcles du monde.

Je consigne ici quelques souvenirs rapiécés, question de prolonger la mémoire de l’été 2021. Année à marquer d’une pierre blanche, car les conséquences des changements climatiques et de la destruction des milieux vivants dans nos vies s’y sont concrétisées.

Ce chapelet d’images dialectiques n’est pas sans rappeler, par les thèmes et la naïveté, la tenture de l’Apocalypse d’Angers. La touche estivale et bourgeoise du décor québécois y ajoutant un élément comique – et l’exposition de cette impuissance collective qu’induit notre attachement à nos manières, à nos moyens, à notre confort surtout – a l’effet d’une brûlure mentale dont la manifestation même ne manque pas d’ironie.

Rions donc, et demandons-nous comment faire de cette douleur le pivot d’une puissance d’agir inédite, qui devra être redoutable. Car il nous reste encore à découvrir comment vivre, si ce n’est de la destruction.

N° 333 / Derrière les murs

Délivrez-nous de la prison Leclerc!

Témoignage.

Dans un livre à paraître aux éditions Écosociété, Louise Henry témoigne des conditions déplorables des femmes incarcérées à la prison Leclerc de Laval, au vu et au su des autorités publiques. Une situation dénoncée depuis plusieurs années par les militant·es des droits de la personne.

Cette histoire n’est pas facile à raconter pour moi, mais je dois dénoncer la situation que vivent les femmes à la prison Leclerc afin que l’on prenne conscience des violations des droits de la personne qui ont cours dans cet établissement carcéral de Laval et qui poussent parfois certaines détenues à commettre des gestes irréparables. Si je trouve juste et équitable de purger une peine de prison pour des actes que la société juge criminels, je me questionne par contre sur l’ampleur de la punition infligée. Car, il faut le dire, il s’agit souvent d’une question de survie pour ces femmes. La plupart du temps, ce sont la pauvreté, le manque d’éducation et le mal de vivre qui les font basculer dans l’enfer de la prison.

Ces femmes, je les ai côtoyées pendant onze mois à la prison Leclerc. Souvent, elles ont des troubles psycho­logiques qui remontent à l’enfance. Des problèmes de consommation, aussi, qui les ont conduites à la prostitution ou à la délinquance. D’autres sont aux prises avec des difficultés familiales. Beaucoup sont des mères dans le besoin. Puis il y a également des femmes autochtones, souvent victimes de racisme, qui ont connu leur lot de malheurs. Toutes ont des problèmes qui semblent insolubles à leurs yeux.

N° 333 / Derrière les murs

Au sortir de la matrice crépusculaire

L’histoire du contrôle des mouvements de population dans l’Empire britannique nous aide à comprendre le traitement contemporain de celleux qu’on nomme «migrant·es».

La vérité ultime et cachée du monde est qu’il s’agit d’une chose que nous créons, et que nous pourrions tout aussi bien créer différemment.

— David Graeber

J’emprunte ce titre à Achille Mbembe qui, dans Politiques de l’inimitié, critique le «corps nocturne» de la démocratie, c’est-à-dire la colonie, et à Himani Bannerji qui parle, dans The Dark Side of the Nation, du «côté obscur» du multiculturalisme canadien. Il nous faut en effet penser la structure coloniale dans laquelle nous vivons comme une «matrice», c’est-à-dire comme le foyer duquel les forces musculaires du colonialisme canadien ont jailli dans toute leur violence génocidaire. Si vous tendez l’oreille, vous pouvez entendre les fantômes qui hantent encore le projet colonial qu’est le fédéralisme canadien. Écoutez! Entendez-vous les cris plaintifs de peuples fiers et nobles que l’on soumet les uns après les autres dans le vacarme des tirs de canon et de mousquet, des hennissements des bêtes et des gémissements des hommes blessés ou mourants? Regardez! Voyez-vous les forêts, les lacs, les rivières et les étangs, la terre même, autant dire tout le registre du vivant, qui ne servira plus qu’à l’accumulation de la richesse entre les mains du colon? Du reste, il ne faudra bientôt plus l’appeler pour ce qu’il est en ce territoire, un «colon», il exigera que l’on se réfère à lui en tant que «citoyen». Et, dans la poche de sa veste de cuir, le colon-citoyen porte avec lui une arme redoutable, celle qui établira sa suprématie sur le territoire: la frontière. Du bout de ce couteau, il découpera la carte-monde, traçant des lignes pour fixer le mouvement humain et non humain. Il s’exclamera: «Ceci est le Canada», et il le deviendra. Tel est le pouvoir du colon-citoyen. Il fait non seulement l’histoire, comme l’énonçait Frantz Fanon dans Les damnés de la terre, mais il nomme aussi le vivant, et ce, paradoxalement, en donnant la mort. Ainsi, les noms anciens de cette terre («île de la Tortue») et de ses espèces biologiques humaines et non humaines seront jetés au fond de la cale de l’histoire, à côté de toutes les formes d’humanité désavouées et condamnées à l’errance. Parce qu’il viendra, sur ce territoire, d’autres types de colons, certains à qui l’on avait retiré leur humanité, d’autres avec qui l’on négociera leur place au sein de la fédération pour mieux exploiter leur force. C’est cette histoire qui est l’objet de ce texte; une histoire dans laquelle il faudra bien nous positionner. En d’autres mots, la présente contribution vise à savoir comment, dans la matrice crépusculaire, les gestes de conquête du territoire et de construction de l’État-nation canadien ont engendré l’idée de la «nation blanche» qu’est le Canada – idée qui, aujourd’hui, donne lieu à toutes sortes d’obsessions, d’anxiétés identitaires et de paniques morales.

Des politiques d’extermination des «brutes», pour reprendre l’expression de Sven Lindqvist, à l’exploitation par le capital et par le colonialisme canadien, en passant par la séquestration de personnes dans des camps, prisons et autres espaces d’exception, il aura fallu à l’État canadien autant façonner sa «blancheur» qu’absorber dans son ventre (avant de vouloir les régurgiter) les populations non blanches venues s’installer sur le territoire. C’est ainsi que, si vous me rencontrez dans la rue, vous ne me pointerez pas du doigt en vous exclamant «Tiens, un nègre!», comme cela était la norme au siècle dernier, mais vous serez tout de même sur vos gardes, exigeant de moi un passeport, une estampe officielle confirmant mon appartenance à cette nation et ma loyauté à la Couronne britannique. Vous me demanderez: «Qu’est-ce qui vous amène ici?», et je vous citerai Stuart Hall en vous disant que je suis le sucre, le cacao, le cobalt et le coltan, l’or, le diamant, le pétrole, le bois et le plastique, et que je suis venu réclamer mon dû. Réparation? Oui, mais encore. Abolition. Décolonisation.


L’Occident a fait du temps une ligne, il l’a «frontiérisé» en quelque sorte, catégorisant son territoire en trois temps-espaces: passé → présent → futur. Cette logique linéaire exigerait de nous un retour aux origines de la fédération, puis un examen de la situation actuelle et, finalement, l’exploration de ce qui nous attend là, au sortir de la matrice crépusculaire. Le temps-ligne est un héritage de ce qu’Édouard Glissant, dans sa Poétique de la relation, appelle «l’individuation christique», soit la consécration de l’individu (le Christ) au détriment de la communauté. Or, tant en sciences naturelles que dans les sciences dites «sociales», cette conception linéaire du temps, et donc de l’histoire (illustrée par les marqueurs temporels avant et après Christ, ou alors par la classification de l’histoire humaine en «époques» [Paléo / Néolithique, Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, etc.]), est remise en question. L’une des conséquences de cette pensée linéaire se matérialise dans la compréhension que nous avons de l’histoire (naturelle et humaine) sous la forme du progrès. De Darwin à Marx, l’Europe, et plus tard ce que nous qualifierons de «Premier Monde» ou d’«Occident», fut considérée comme le centre historique de toute chose en ce monde, et c’est pour cette raison que la manière dont nous abordons aujourd’hui les migrations des populations du Sud global vers le Nord global – ou, plus précisément, leur contrôle – s’apparente à ce qu’Elsa Dorlin taxait dans un article paru en 2017 dans Le Monde Afrique de «gestion coloniale du cheptel humain». L’histoire des migrations, pourtant, ne commence pas avec les camps, les centres de tri et de détention, les «jungles» humaines de Calais ou de Lampedusa, ou alors avec les charniers marins de ce qui fut nommé par certains de «Méditerranée noire» afin de conceptualiser la région comme un espace historique de la violence contre les corps noirs. Dans les colonies de peuplement américaines, entre 1492 et 1820, cette histoire est celle d’environ 2,6 millions d’Européens traversant l’Atlantique pour s’installer dans les Amériques, auxquels s’ajoutent environ 8,8 millions d’Africains déplacés de force dans le cadre de la traite négrière. Plus tard, entre 1846 et 1940, ce nombre grimpera à 50 millions d’Européens lors de ce qui est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands exodes de l’histoire de l’humanité. Ce premier «grand remplacement» s’effectue au détriment des populations autochtones des Amériques, qui sont soit décimées partiellement ou totalement dans certaines régions, soit parquées dans des «réserves».