Les visages du politique à Liberté

Comme un excédent qu’on ne saurait voir.

Quand on fabrique une revue, il faut accepter de passer en un tournemain de grand intellectuel canadien à spécialiste du télémarketing. À quelques reprises cette année, nous avons donc empoigné nos téléphones avec conviction pour rappeler gentiment à nos fidèles lecteurs et lectrices que l’heure de leur réabonnement approchait. Toutes sortes de raisons sont justes et valables pour ne pas se réabonner: un budget trop serré, le manque de temps de lecture, le désir d’encourager une autre revue québécoise, la lourdeur de nos sombres constats sur le monde actuel… De tout ça, on ne trouve rien à redire. Mais cette année, une justification nous a fait perdre nos moyens: «Votre revue est devenue trop politique.» Que veut-on dire par «trop politique»? Qu’est-ce qui se cache sous ce «trop» qui a fait déborder le vase du politique?

Si Liberté, dans ses différentes incarnations depuis sa fondation en 1959, n’a pas toujours été engagée, loin de là, cette tendance est pleinement revendiquée en 2006 par l’équipe du rédacteur en chef Pierre Lefebvre. Lorsqu’en 2012, la revue adopte le sous-titre «Art et politique», les thèmes socio­politiques se multiplient. Bref, soit notre abonné effarouché n’a pas lu son Liberté depuis dix ans, soit il y a autre chose à décoder dans sa remarque. Aurait-il pu percevoir une incarnation différente du politique à travers sa fréquentation récente de nos pages? S’il y a eu une transformation notable dans les dernières années, elle s’est jouée d’abord et avant tout dans la composition de notre équipe. En 2012, il n’y a aucune femme dans le comité éditorial de la revue. Sept ans plus tard, nous sommes six sur neuf. En 2012, l’ensemble du comité est composé de personnes blanches. Sept ans plus tard, on y compte deux personnes noires. Ces présences seraient-elles le signe de cet «excédent» de politique qui troublerait certains lecteurs?

Dans un article publié dans nos pages en 2015, Marie-Andrée Bergeron a bien montré comment la place des femmes à Liberté a toujours été à prendre et à reprendre. Si les «gars» de Liberté ont affirmé en 1983 que «la porte était ouverte», on doit reconnaître qu’il ne s’agissait pas d’un énoncé performatif. Pire, écrit Bergeron, la perspective féministe est encore en 2015 l’angle mort de cette revue qui se dit progressiste. Bergeron écrit ces mots dans le numéro 307, justement consacré aux féminismes et qui cherche à concrétiser une fois pour toutes ce tournant à la revue.

Réflexion chronique

Quand la douleur du corps bouleverse la vie de l’esprit.

En philosophie, le corps est la plupart du temps relégué du mauvais côté des distinctions conceptuelles sur lesquelles cette discipline s’est construite: esprit / corps, raison / émotions, vrai / faux, objectivité / subjectivité... Pensons seu­le­ment à l’allégorie de la caverne de Platon, où le monde sensible est présenté comme une pâle réflexion du monde intelligible, à Descartes, pour qui le corps n’est qu’une machine dont les perceptions sensibles sont trompeuses, ou encore à des philosophes du contrat social, comme Hobbes ou Locke, pour qui le corps est associé aux pulsions et aux désirs naturels qu’il importe de maîtriser afin de vivre en société.

Si certains philosophes nous ont offert une réflexion plus nuancée sur la question de la relation entre le corps et l’esprit (pensons par exemple au courant phénoménologique), la tradition philosophique occidentale reste néanmoins fortement marquée par un idéalisme et un dualisme érigeant la rationalité et la vie intellectuelle en valeurs suprêmes. Dans cette perspective, le corps apparaît comme la partie inférieure de notre être: celle qui nous renvoie au rang d’animal et dont les élans troublent notre pensée et notre jugement. Parce qu’il nous éloigne «du vrai, du bien et du beau», comme le dirait Platon, le corps apparaît comme étant peu digne d’intérêt pour les philosophes.

Or, la possibilité de se désintéresser du corps, d’en faire abstraction, de le concevoir comme distinct ou, à tout le moins, éloigné de la vie de l’esprit, est le luxe de ceux et celles qui ont la chance d’avoir un corps en santé. Quiconque doit vivre avec la maladie ou la douleur chronique sait très bien que la distinction corps / esprit est floue et que le corps a une influence sur toutes les dimensions de la vie, incluant la pensée. On conçoit aisément que le corps malade vienne limiter ou transformer les activités physiques d’une personne – déplacements, tâches ménagères, loisirs, activités sportives, etc. –, mais l’idée que la souffrance physique compromette également ses activités intellectuelles paraît moins évidente.

Vieillolescence

Faire le deuil du corps grandiose.

Le 15 décembre 2018, j’ai dansé Solo 70 pour une dernière fois. Il n’y a pas eu de coup de tonnerre et la terre ne s’est pas arrêtée de tourner. Je m’étais préparé au désarroi et aux larmes. Rien. Une fin de spectacle comme toutes les autres, suivie d’un repas au restaurant où on a tout simplement multiplié les toasts.

Quelques mois plus tard, je prends conscience que le vide et l’absence font leur nid. C’est mon corps qui a demandé d’arrêter. Et je lui ai dit oui. Je ne le regrette pas. Aujourd’hui, il me faut trouver comment composer avec ce corps vieillissant qui ne danse plus, qui ne dansera plus. Par choix et aussi par nécessité. Habitué à la mise à l’épreuve et aux défis, j’ai du mal à m’ajuster, à accepter que mon corps doive se reposer.

J’aurai dansé quarante-cinq ans de ma vie, ce n’est pas rien, c’est peut-être trop. J’aurai dansé beaucoup plus souvent entre cinquante-huit et soixante-dix ans qu’avant. J’aurai dansé plus souvent avec un corps en déclin qu’avec un corps en pleine possession de ses moyens. Vers la fin de la cinquantaine, je me suis dit que le vieillissement était pour les autres, que ça ne m’arriverait pas. Pour le prouver, je me suis engagé dans un projet de fou qui allait consumer six ans de ma vie: Solo 30x30. Le projet le plus ambitieux de ma carrière. Une chorégraphie de trente minutes dansée en extérieur sur la place publique, sans musique, beau temps mauvais temps, pendant trente jours de suite. J’ai dansé ce solo dans quinze villes sur trois continents, pour un total de quatre cent cinquante représentations.