N° 323: Économie / Dossier

Vers une dystopie supportable

Défaire la propriété, refaire le commun.

Socialisme ou barbarie. Tel était le «dilemme» que posait Castoriadis et ses camarades en 1948. Soixante-dix ans plus tard, il faudrait plutôt dire: barbarie supportable ou barbarie terminale. Si le survivalisme paraissait il y a peu la lubie d’une minorité, il s’agit désormais plutôt d’en déterminer la couleur. Dépasser l’économie qui promet libârté, emploi et croissance – mais qui provoque inégalités, insécurités et crises écologiques – ne peut plus se faire en maintenant les promesses messianiques du confort matériel.

L’avenir derrière nous

Pour ceux qui rêvent d’une autre économie, il va falloir commencer à se le dire franchement: il n’y en aura pas de facile. Les illuminés de l’intelligence artificielle, les progressistes et les Steven Guilbeault de ce monde se bercent encore d’illusions en croyant que le meilleur est devant nous. Auschwitz, Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl, Bhopal, n’ont que peu ébranlé leur foi dans le progrès. Disons-le sans détour: l’avenir radieux est derrière nous. Non, il ne s’agit pas du nouveau slogan du Parti conservateur; ce n’est qu’une triste lucidité – dont les conservateurs sont incapables. Face aux contraintes écologiques qui pèsent sur notre futur, et qui, pour une bonne partie de l’humanité, pèsent déjà sur le présent, le déluge est non seulement à venir, il est à côté de nous.

À corps perdu

L’interminable entraînement de soi.

Qu’on les croise à la brunante, dans la pénombre du petit matin ou au retour tardif d’une soirée entre amis, ils sont toujours là, lumineux, ouverts et surtout habités. Derrière leurs grandes vitrines, à toute heure du jour ou de la nuit, des corps s’y exhibent, courant, pédalant, poussant, suant et s’essoufflant. Au Moyen Âge, les cathédrales étaient ouvertes à tous, tout le temps, faisant office de refuge pour les mendiants ou les voyageurs, ainsi que de lieu de vie pour le peuple des faubourgs. Aujourd’hui, les églises sont fermées et les gyms sont ouverts 24 heures sur 24. Comme les lampadaires qui captivent les papillons de nuit, ces nouveaux temples brillent dans l’obscurité de nos villes pour attirer à eux les individus en quête de sensations, de défis ou simplement de fermeté. Sanctuaires à l’abri des affres du monde extérieur, ils accueillent également ceux qui sont en manque de sens et de repères, ou à la recherche de réconfort spirituel. Car si leurs promesses semblent avant tout s’adresser aux corps, ces temples du fitness et de la musculation promettent bien plus que des abdominaux ou des fesses bien dessinées.

Derrière les haltères et sous les tapis de course se cachent des «valeurs» à vivre et à partager (Énergie Cardio), une «ambiance amicale et chaleureuse» (Éconofitness), voire une réelle «communauté» (MissFit). Plus que de la sueur et de l’effort, ces centres d’entraînement proposent en effet une vaste gamme d’expériences, depuis la plus «simple et amusante» (Mansfield Club Athlétique) jusqu’à la «quintessence du bien-être» pour le Saint-Jude, ce gym installé au cœur d’une ancienne église du Plateau–Mont-Royal. Au-delà de l’amélioration des corps, tous promettent ainsi une amélioration de la «qualité de vie» (Fit for Life). Véritables «retraites urbaines» (Victoria Park), ils se présentent comme des solutions à un quotidien devenu trop pesant, parce que trop anesthésié, sédentarisé, virtualisé, voire entièrement dépersonnalisé. Et ainsi, à l’instar de leurs illustres et monumentaux prédécesseurs, ces temples à la gloire du corps font surtout miroiter à ceux qui les fréquentent un avenir meilleur.

Pourtant, ces promesses de renouveau et d’épanouissement personnels masquent mal les objectifs de mise en concurrence des individus et de croissance constante des résultats qui constituent l’essence axiologique de ces lieux. Loin de permettre à l’homo capitalisticus de se ressourcer en se libérant des contraintes de son existence normalisée par les enjeux socioéconomiques contemporains de «scalabilité» (cette capacité d’adaptation permettant aux entreprises de maintenir leur rentabilité lors des changements d’échelle de leur exercice), les centres d’entraînement poursuivent et exacerbent les valeurs de performance et de compétition qui animent nos sociétés capitalistes. Ils s’affirment ainsi davantage comme des espaces d’entretien de la main-d’œuvre marchande que comme des lieux de décompensation et de libération des normes contraignantes du travail. Certains d’ailleurs ne s’en cachent pas, comme le YUL Fitness à Montréal, qui promet très explicitement «une approche unique et ultra efficace pour le travailleur de bureau qui désire améliorer sa santé physique et augmenter sa productivité et son énergie au travail».

N° 323: Économie / Dossier

Retrouver le sens de l’économie

Entretien avec Felwine Sarr

Felwine Sarr est économiste et enseigne à l’Université Gaston-Berger, près de Saint-Louis au Sénégal. Ses ouvrages Afrotopia (2016) et Habiter le monde: essai de politique relationnelle (2013) explorent l’appartenance à un monde commun ainsi que les voies d’émancipation de l’Afrique d’aujourd’hui. En 2016, avec le philosophe Achille Mbembe, il a présidé à l’organisation des premiers Ateliers de la pensée, à Dakar et à Saint-Louis, grand événement où penseurs, écrivains et universitaires africains et de la diaspora sont conviés à réfléchir aux transformations du monde contemporain. En 2018, Sarr a également codirigé, en France, la production d’un rapport sur la restitution du patrimoine africain aujourd’hui conservé dans les musées européens.

À la base de ce dossier, il y avait la volonté de mener une réflexion sur la façon dont l’économie est instrumentalisée dans le discours politique. Êtes-vous d’accord avec la proposition selon laquelle «l’économie» serait un terme galvaudé, faisant aujourd’hui l’objet d’un détournement idéologique qui le réduit à son acception essentiellement comptable?

Je le pense certainement, étant moi-même enseignant d’économie depuis plusieurs années. Déjà, dès que vous dites «économie», il y a une réduction à la version néoclassique, dominante, de l’économie. On pense: formalisation mathématique à outrance, usage des statistiques, et on oublie en fait que l’économie est une discipline traversée par une histoire, par l’anthropologie, la sociologie. On oublie que dans la discipline, il y a de l’hétérodoxie, bref que cette discipline est une science humaine et sociale, d’autant plus qu’elle se trouve à la croisée des sciences humaines. Elle sait tout à fait utiliser des outils qui viennent des autres sciences humaines. Évidemment, depuis maintenant un siècle, elle a cédé à la tentation de l’extrême formalisme, c’est-à-dire qu’elle s’est pensée, dès le XIXe siècle, sous le modèle scientifique, et il me semble qu’elle a toujours eu le complexe des sciences exactes ou dures, et donc elle a utilisé à outrance les outils quantitatifs. Mais on oublie qu’en fait, l’économie est un fait social, et que le sujet et l’objet des sociétés humaines, ainsi que le comportement des individus, sont très peu dissociables. Fondamentalement, si l’économie veut redevenir intelligente – car elle peut être très savante, hyper spécialisée, mais néanmoins peu intelligente –, elle doit être capable d’articuler toutes les composantes du monde qu’elle observe.