Un bruit sec et hargneux

Qu’est-ce qui vient après les années 1980?

Je n’ai jamais trop, trop fait confiance au concept de génération. En bonne partie à cause des notions de généralité et d’uniformité, si ce n’est de destin, qu’elle suppose, quand elle ne les impose pas. Ça ne m’a pas empêché de naître à peu près au milieu des Trente Glorieuses, ce qui n’a pas été sans incidences sur ma façon de concevoir le monde, mais aussi, et surtout, de l’éprouver. Et comme le temps, c’est la science qui le dit, n’est pas capable d’exister sans l’espace, ça s’est passé dans une banlieue de Montréal – sur la Rive-Nord si vous voulez le savoir –, ce qui a aussi amené son lot de conséquences.

Peu importe le quai, l’heure aussi, on prend toujours, comme on le sait, le train en marche. Je me suis comme ça retrouvé dans un monde où la grande balise politique, émotionnelle aussi, était la Seconde Guerre mondiale. Tous les adultes autour de moi l’avaient connue de près ou de loin. L’autre grand repère – il y en a trois –, c’était l’URSS, enfin les communistes, je me souviens encore à quel point ils étaient méchants. La dernière des balises, c’était l’avenir. Il était radieux. On n’y pouvait rien, c’était comme ça.

Grandir dans ce cadre-là m’aura surtout donné la chance – selon les jours et les humeurs, c’est une malchance – d’être éduqué pour un monde qui cesserait d’exister dès le début de ma vingtaine. Ça m’a marqué. En plus des temps présents où je baigne comme tout le monde, j’aurai donc eu le plaisir de macérer dans un autre régime, si ce n’est même deux. À la radio, quand une chanson se termine et qu’une autre commence, pour un bref moment, on entend les deux airs en même temps. Mon enfance s’est déroulée à ce moment-là.

Qui a peur des algorithmes?

Présentation du dossier.

Il serait légitime de poser la question d’emblée: pourquoi une revue comme Liberté se pencherait-elle sur les algorithmes, un sujet qui a priori semble loin de nos préoccupations habituelles? Après tout, nous nous occupons d’art et de politique, nous ne sommes pas des observateurs experts du développement des nouvelles technologies. Nous avons, au mieux, des connaissances techniques moyennes. Or, et vous le remarquerez vous-mêmes en lisant ce dossier, les algorithmes façonnent notre vie quotidienne et nos rapports sociaux. Ils influencent les informations auxquelles nous sommes exposés, ils balisent nos choix culturels aussi bien que nos choix de consommation et même nos rapports intimes et amoureux – ils mélangent tout cela comme autant d’éléments indifférenciés, se contentant de faire le tri et d’organiser les préférences; ils traitent les informations, «les données», sans égard à leur nature. Avant même de se pencher sur la mécanique de la bête, on sent que quelque chose nous est progressivement confisqué.

Dans tous les secteurs de production, on se tourne désormais vers les technologies algorithmiques afin de remplacer une main-d’œuvre jugée trop coûteuse ou simplement trop humaine pour faire rouler les engrenages de l’économie. C’est à croire que les principales questions que l’on se pose aujourd’hui dans les hautes sphères des entreprises visent à déterminer quels emplois, quels salaires pourrait-on remplacer par un algorithme. Et partout, de la médecine jusqu’au service à la clientèle en passant par le divertissement et la santé publique, on célèbre avec enthousiasme les «progrès» phénoménaux réalisés dans le domaine de l’intelligence artificielle. On y injecte une quantité apparemment infinie d’expertise et d’argent (y compris des fonds publics), parce que c’est l’avenir, dit-on. Le Québec a d’ailleurs réussi à se positionner dans l’avant-garde de cette industrie à l’échelle globale, avec la création de l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila), présenté aujourd’hui comme le fleuron des fleurons de notre économie.

Plus récemment, la pandémie a aussi mis en lumière l’empressement des États à déléguer la gestion des risques sociaux et sanitaires à des algorithmes, avec le déploiement d’applications de traçage de contact pour la covid-19. On est cependant passé bien vite sur l’efficacité réelle de ces technologies, ainsi que sur le précédent – le danger – qu’elles créent en matière de surveillance généralisée. On nous répond que, si les gens partout à travers le monde acceptent que les géants du numérique récoltent, partagent et vendent leurs données personnelles tous les jours, de quel droit s’opposeraient-ils à ce qu’on les surveille pour des raisons de santé publique? En somme, puisque le ver est déjà dans la pomme, pourquoi faire des caprices?

N° 323: Économie / Entretien

Ces choix politiques qui mènent à la multiplication des crises

Entretien avec Camille Coletta

Sociologue de formation, Camille Coletta est travailleuse humanitaire pour Médecins sans frontières. Dans la foulée de son dossier sur l’hospitalité, paru dans le numéro 322 de la revue, Liberté a voulu poursuivre la réflexion en la complétant du récit d’une expérience de terrain. Camille Coletta est depuis l’été 2018 en mission au Soudan du Sud, après avoir passé une bonne partie de l’année précédente dans le camp pour migrants de Moria, en Grèce. Elle pose un regard très critique sur l’effet des politiques migratoires européennes et, plus généralement, sur l’attitude des pays du Nord en matière d’accueil et de soutien des demandeurs d’asile qui affluent aux frontières.

D’abord, il faut mettre la table. Comment en es-tu venue, après des études supérieures en sociologie en Belgique, ton pays de résidence, à travailler pour Médecins sans frontières (MSF) et en quoi consiste ton travail?

Au départ, il est vrai, peu de choses me portaient vers cet emploi puisque, contrairement à ce qu’on imagine souvent, je ne suis ni médecin ni infirmière. Toutefois, au cours de mon cursus en sociologie, j’ai développé un intérêt plus prononcé pour la question de l’immigration et des réfugiés. J’ai travaillé un an à Chicago dans une organisation de défense des droits des réfugiés et des migrants, dossier qui était alors au centre de l’actualité non seulement aux États-Unis, pendant la campagne électorale présidentielle de 2016, mais aussi en Europe avec l’importante vague de migrants qui fuyaient les conflits du Moyen-Orient. Tout cela m’a donné l’envie de m’engager plus. Et lorsque Médecins sans frontières a décidé de refuser les fonds de l’Union européenne (UE) après l’accord que celle-ci avait signé avec la Turquie, j’ai postulé dans l’organisation. C’était pour moi un geste très fort, un geste marquant non seulement une grande indépendance à l’égard du pouvoir et des institutions européennes, mais aussi une marque symbolique de désapprobation envers la politique migratoire européenne – qui s’imposait, dans le contexte.