Prendre soin

Il semble que nous aimons bien, au Québec, ne pas aimer notre système de santé. De façon périodique, journaux, radio, télé, médias sociaux le décrient avec complaisance. On a beau connaître par cœur, et depuis longtemps, la litanie des clichés chaque fois évoqués, on dirait qu’on ne s’en lasse pas; les nuits et les jours à moisir à l’urgence, les CHSLD tantôt sordides, tantôt sinistres, les listes d’attente sans fin pour les chirurgies mineures, les radiographies, les scans, alouettes, avec, en filigrane, la conviction plus ou moins avouée, plus ou moins énoncée, que l’inefficacité de l’affaire est tributaire de son statut de service public.

Il va sans dire, orchestrer les soins pour toute une population n’est pas une mince affaire. C’est pourquoi nous avons souhaité dans ce dossier revenir au fondement même de toute organisation de santé, soit le souci du blessé, du malade, de l’éclopé, du démuni, en mettant en lumière le travail et les réflexions de ceux et celles qui s’y consacrent.

Ce virus

Faut-il toujours craindre la peur?

C’est dommage, mais pour comprendre le virus, il faut comprendre les mathématiques et, pour le grand nombre d’entre nous qui ont été privé.e.s d’une éducation convenable en maths, ces dernières existent surtout comme fantasme: l’exponentialité n’est pas plus facile à saisir que la main d’un fantôme. Et maintenant, la santé de plusieurs personnes dépend de notre capacité générale à croire en la tangibilité future de l’intangibilité présente. ( Un excellent compte-rendu des chiffres est disponible ici, dans un remarquable appel à l’acte. ) Nous devons à présent comprendre non seulement la croissance exponentielle, mais aussi la différence entre des choses minimes, comme l’écart létal entre 1% et 0,1%.

Pendant ce temps, les eugénistes en chef semblent se lécher les babines à la perspective de la mort des personnes âgées, des malades et des pauvres. Le déni vicieux de Trump, de Johnson et de Bolsonaro, c’est la logique qui a aussi gouverné la misère quotidienne d’hier, et qui prend les proportions de la catastrophe d’aujourd’hui. Pour une certaine classe, la mort des personnes considérées comme «non productives» apparaît comme un événement salissant, mais pas inopportun. C’est pourquoi on voit le regard cadavérique de ces mecs dans les conférences de presse, où ils se tiennent avec leurs costumes bouffis, en marmonnant des menteries administratives sur la grippe, sur les tests. On sait qu’il faut croire ce qu’ils font, et non ce qu’ils disent: l’économie reçoit des prestations d’urgence, pas les hôpitaux. Pendant ce temps, la CPAC elle même est peut-être devenue une version pepe-facho du «Masque de la mort rouge».

C’est ce même genre de personne qui affirme qu’il ne faut rien craindre d’autre que la peur, ce qui est évidemment faux, car la peur éduque sur la manière dont on prend soin les un.e.s des autres – on a peur qu’une personne malade devienne encore plus malade, ou que la vie d’une personne pauvre devienne encore plus misérable, et on fait tout ce qu’on peut pour les protéger parce qu’on a peur d’une version de la vie humaine où chaque personne vivrait seulement pour elle-même. Je ne crains pas du tout ce genre de peur, car la peur est une partie vitale et nécessaire de l’amour. Et cette peur, que j’aime, est à présent particulièrement justifiée, car il y a un virus pernicieux qui traverse les corps en santé pour rendre malade et tuer les corps déjà fragiles, et il faut donc que les personnes fortes et en santé approfondissent leur engagement éthique envers les personnes malades et affaiblies. Nous devons apprendre à faire le bien pour le bien d’inconnu.e.s, maintenant. Nous devons maintenant vivre de manière à prouver, tous les jours, notre croyance en la valeur des vies des personnes âgées, atteintes du cancer, vivant avec des handicaps ou dans des conditions inimaginables, surpeuplées et périlleuses.

Les statues de sel

Des années après la disparition de l’écrivaine, la maison familiale d’Anne Hébert reste emplie de traces: lettres inédites, photographies, souvenirs. La grande écrivaine hante encore le petit village de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Mais pour combien de temps?

Un lieu appartient pour toujours à celui qui se l’approprie avec le plus d’acharnement, s’en souvient de la manière la plus obsessionnelle, l’arrache à lui-même, le façonne, l’exprime, l’aime si radicalement qu’il le remodèle à son image.

— Joan Didion

Très tôt dans la vie, j’ai su que les lieux, ça n’existait pas, que leur charme n’était que momentané, qu’il n’était pas renouvelable, qu’il se laissait consommer comme le reste. Il n’y avait que la futilité des «endroits» et elle ne pouvait que déteindre sur nos vies, les faisant apparaître comme elles étaient vraiment: des choses mal construites, bâclées, jamais à la hauteur de ce qu’elles auraient pu être. La meilleure façon de faire vivre les lieux était de ne pas les épuiser et pour cela, il fallait savoir partir à temps. Aussi me semblait-il paradoxal de pouvoir accéder à cette maison, celle d’Anne Hébert, de son enfance à Sainte-Catherine, moi qui depuis toujours étais sans endroit véritable, moi qui, d’un déménagement à l’autre, n’avais jamais su entretenir de fidélité envers les lieux où j’avais habité et les êtres qui s’y trouvaient. Depuis l’enfance, je n’avais toujours fait que les quitter pour d’autres sans jamais y remettre les pieds. Cet été-là, je m’apprêtais à avoir vingt-neuf ans, et je laissais derrière moi une longue liste de vingt-deux endroits où, insatisfait, je n’avais vécu qu’en attente du prochain départ, mes cartons parfois à peine défaits quand je n’avais pas passé des semaines entières à bien m’installer, avant de tout vendre sur Kijiji et de repartir, soulagé. C’était des années où toutes mes choses pouvaient tenir dans une Toyota Echo, puis un jour, c’est de la Toyota Echo elle-même que je me suis départi, sans jamais songer à la photographier, elle qui, pendant toutes ces années, m’avait accompagné un peu partout, comme une amie fidèle. Au pays, un jeune sans-abri sur trois était issu de la communauté LGBTQI+ et chez moi, il y a toujours eu cette possibilité de l’itinérance comme un nuage qui flottait au-dessus de ma tête, partout où j’allais. Je me suis parfois senti à un cheveu de finir dans la rue, mais quand je sentais que je pourrais tout abandonner, partir m’installer sur le trottoir avec un sac de couchage jusqu’à devenir méconnaissable, quand j’en étais si près que je me faisais soudainement peur, j’allais consulter un psychologue et peu à peu sa voix dissipait pour moi le danger. Il le chassait. Il me donnait les trucs et j’appliquais les trucs pour m’éloigner à reculons. Je retrouvais mon difficile chemin de la vie ordinaire, celui où j’étais sain et sauf. Pourtant, au printemps 2017, quelque chose faisait de nouveau naître en moi la conviction que ma présence à Québec arrivait à son terme, qu’il me faudrait bientôt repartir. Je repoussais le moment où je devrais me poser encore en boucle cette éternelle question angoissante: où vivre?, sachant que la réponse serait encore la même: partout, c’est-à-dire nulle part. Et moi, le dissipé, l’inconstant, l’errant, je m’apprêtais à pénétrer dans le domaine d’une écrivaine à bord d’une voiture louée pour la journée. Je m’apprêtais à voir à quoi ressemble une maison vers laquelle on revient, un endroit qui a longtemps continué de hanter celle qui y avait séjourné et dont l’odeur la pourchassait jusque dans son appartement du Ve arrondissement de Paris, bien des années après qu’elle l’eut quitté. Et au moment même où la voiture que j’avais louée remontait d’un coup sec la longue allée couverte d’arbres, sans même ralentir, qu’elle sautillait en roulant sur les immenses racines, je croyais encore qu’un tel lieu serait sans pouvoir aucun sur un être comme moi. C’était l’été 2017. J’avais vingt-huit ans. Désormais, je sais que rien n’est jamais immunisé en ce monde.


Avant ma première visite de la maison d’enfance d’Anne Hébert, je ne connaissais pas encore le propriétaire des lieux, M. J. On m’avait seulement dit qu’il fréquentait la librairie de mon quartier, qu’il faisait partie des êtres éclatants, des révoltés, des habitués qui venaient s’accouder au comptoir tout l’après-midi et qui formaient quelque chose comme le chœur lumineux des lecteurs qui n’achètent jamais de livres. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous aimons tant ce lieu, la librairie: il résiste en recréant une communauté autour des livres avec tous les badauds de la rue Saint-Jean. Il y a là quelque chose de mon quartier, de l’esprit qui l’anime.

J’en savais très peu au sujet de M. J., je ne l’avais même jamais vu. On m’avait seulement dit qu’il était le dernier survivant de la famille, le beau-frère d’Anne Hébert, cette écrivaine à qui je consacrais un chapitre de ma thèse, et qu’il bégayait, qu’il peinait à finir ses phrases. On m’avait dit sa grande gentillesse, aussi. J’évitais malgré tout de passer à la librairie les après-midi où je savais qu’il y serait, comme si la frontière entre la thèse et la vie des écrivains ne devait en aucun cas être franchie, qu’autrement toute la fausseté de la thèse, qui n’est peut-être, au fond, qu’une représentation vidée de la vie des écrivains, menaçait d’être dévoilée par contraste.

Un jour, c’est le libraire qui m’a remis les numéros de téléphone d’été et d’hiver de M. J., tous deux notés au verso d’une même étiquette de bière. Je les ai gardés longtemps dans mon portefeuille, avec ma petite monnaie, de peur de les perdre. Puis un soir, un soir comme les autres, je lui ai téléphoné.