Prendre la parole, faire acte

Ils réfléchissent, ils discutent, ils agissent, mais les entendons-nous? Comment les ados voient-ils le monde? Nous leur avons posé quelques questions.

Au printemps dernier, nous sommes allées voir une des représentations du Pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) – dont vous trouverez quelques extraits ci-après. La pièce, conçue à partir de textes et d’ateliers d’improvisation réalisés par des élèves de l’école secondaire Sophie-Barat, avec le concours d’Anne-Marie Guilmaine, de Pierre Lefebvre et de Claudine Robillard, expose, par la prise de parole des jeunes, les différentes formes du pouvoir et leurs conséquences dans la vie et le corps de ceux sur qui il est exercé. Il en ressort une compréhension fine et percutante du monde, un théâtre de la puissance. Si l’on saisit que le pouvoir prend d’assaut notre conscience au point de dicter nos rêves et nos aspirations, la pièce suggère qu’il est possible, lorsqu’on agit ensemble, de sortir de cette impasse. La représentation sur scène d’une réalité, acte en lui-même hautement politique, donne soudainement à cette réalité une consistance nouvelle (des images, des mots, des gestes concrets), qui nous permet de mieux la comprendre, ouvrant ainsi la voie à la reconquête de notre pouvoir, de nos moyens d’action. La parole de celles et ceux que vous lirez ici nous montre très clairement que le politique n’est jamais séparé de la vie.

Dans le cadre de ce dossier consacré au rôle politique des jeunes, il nous a semblé essentiel de les entendre. La pièce constituait un bon point de départ pour la discussion, dans la mesure où elle met en scène les questions qui nous préoccupent. Grâce à l’aide de Michel Stringer, enseignant à l’école Sophie-Barat à l’origine du projet, nous avons rassemblé des élèves ayant participé à l’élaboration de la pièce (Béatrice Brailovsky, Lili Azerad, Raphaël Bencheqroune) ainsi que des spectatrices et un spectateur (Anaïs Venne, Lou-Mai Plusquellec-François, Olivia Ménigot, Ryad Oussaada). Dans les deux cas, nous voulions connaître l’effet que la pièce avait eu sur leur vie et savoir si elle avait provoqué, chez eux et elles, un éveil politique.


Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) s’ouvre sur une scène intitulée «Le Jello du bonheur», qui dénonce par une série de phrases mille fois entendues, sorte d’injonctions au bonheur, le conformisme de notre société. Avez-vous l’impression, lorsque vient le temps de vous projeter dans l’avenir, que vous avez de la place pour imaginer quelque chose de différent, une vie qui s’écarterait de ces idées toutes faites, ou avez-vous au contraire l’impression que tout vous force à rentrer dans le rang?

Ryad — Tout nous force à rentrer dans le rang.

Anaïs — Oui, tout nous y force, mais ça dépend aussi de l’environnement dans lequel tu as grandi, qui peut te permettre, ou pas, de développer une sorte d’esprit critique.

Lou-Mai — Le fait de prendre conscience de l’existence de ces stéréotypes crée une ouverture pour imaginer une autre voie, je pense, mais il faut d’abord s’en rendre compte. Le terrain autour du chemin tracé est ouvert, libre.

Raphaël — Je ne pense pas que, naturellement, on te dise qu’il y a de la place pour sortir du cadre. Tout est, par exemple, organisé pour que la seule manière de réussir soit d’aller au cégep, puis à l’université. Il faut suivre la voie. Il n’y a pas naturellement de la place pour autre chose. C’est à nous de la créer, mais encore faut-il s’en rendre compte, c’est vrai.

Béatrice — Moi, je suis d’accord avec certaines des phrases du «Jello du bonheur», qui expriment une vision du bonheur qui nous a été inculquée. Cette vision est superficielle, mais en fait il s’agit peut-être de répondre à des besoins plus profonds, un besoin de stabilité, de sécurité – la famille, le nid. Bon, c’est vrai que notre système va se nourrir de ton malheur pour te faire consommer plus, par exemple; le système joue sur nos fragilités. Mais si tu es une personne équilibrée et que tu es capable de prendre un peu de recul, tu vas être capable de comprendre ce qui te rend heureux, de prendre ce qui, dans tout ce qui t’est inculqué, te convient.

Anaïs — Ces idées-là du bonheur, elles sont partout; mais si on a des modèles différents, on peut comprendre qu’autre chose existe. Mes grandes cousines, qui sont des artistes, ne sont vraiment pas riches, parfois elles ont même du mal à joindre les deux bouts; elles ne respectent aucun des critères auxquels nous devrions nous soumettre pour soi-disant être heureux, or, elles font partie des personnes les plus heureuses que je connaisse. Le fait d’avoir des modèles t’aide à voir que ce n’est pas ce qui est prescrit qui te rend heureux, qu’autre chose est possible.

Jade Bourdages et Nicolas Sallée

Le DPJ et le contrôle de la jeunesse

Mai 2019: le Québec entier est bouleversé par la mort d’une fillette à Granby, des suites de maltraitance. Que s’est-il donc passé pour que cette petite passe ainsi à travers toutes les mailles de la protection de la jeunesse, demande-t-on? L’événement a donné l’impulsion à la création de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent), chargée de se pencher sur les carences évidentes de la DPJ.

Décembre 2019: Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social de l’UQAM, livrait un témoignage remarqué devant la commission Laurent, dans lequel elle parlait des inégalités sociales grandissantes qui surchargent la DPJ. Elle en appelait à «faire entrer de la vie» dans ce système en pleine asphyxie. Peu après, elle et son collègue Nicolas Sallée, professeur au Département de sociologie de l’Université de Montréal, publiaient dans les journaux une lettre ouverte dans laquelle ils soulignaient la nécessité d’élargir le débat sur la protection de la jeunesse, en considérant la parole des chercheurs, des intervenants qui agissent sur le terrain et, surtout, des jeunes eux-mêmes.

Jade Bourdages et Nicolas Sallée mènent ensemble des recherches originales sur la question, confrontant l’histoire et le fonctionnement quotidien des institutions pénales de la jeunesse à l’expérience des jeunes qui les fréquentent.

Un bruit sec et hargneux

Qu’est-ce qui vient après les années 1980?

Je n’ai jamais trop, trop fait confiance au concept de génération. En bonne partie à cause des notions de généralité et d’uniformité, si ce n’est de destin, qu’elle suppose, quand elle ne les impose pas. Ça ne m’a pas empêché de naître à peu près au milieu des Trente Glorieuses, ce qui n’a pas été sans incidences sur ma façon de concevoir le monde, mais aussi, et surtout, de l’éprouver. Et comme le temps, c’est la science qui le dit, n’est pas capable d’exister sans l’espace, ça s’est passé dans une banlieue de Montréal – sur la Rive-Nord si vous voulez le savoir –, ce qui a aussi amené son lot de conséquences.

Peu importe le quai, l’heure aussi, on prend toujours, comme on le sait, le train en marche. Je me suis comme ça retrouvé dans un monde où la grande balise politique, émotionnelle aussi, était la Seconde Guerre mondiale. Tous les adultes autour de moi l’avaient connue de près ou de loin. L’autre grand repère – il y en a trois –, c’était l’URSS, enfin les communistes, je me souviens encore à quel point ils étaient méchants. La dernière des balises, c’était l’avenir. Il était radieux. On n’y pouvait rien, c’était comme ça.

Grandir dans ce cadre-là m’aura surtout donné la chance – selon les jours et les humeurs, c’est une malchance – d’être éduqué pour un monde qui cesserait d’exister dès le début de ma vingtaine. Ça m’a marqué. En plus des temps présents où je baigne comme tout le monde, j’aurai donc eu le plaisir de macérer dans un autre régime, si ce n’est même deux. À la radio, quand une chanson se termine et qu’une autre commence, pour un bref moment, on entend les deux airs en même temps. Mon enfance s’est déroulée à ce moment-là.