Ce qu’on perd à être heureux

La dématérialisation de l’enseignement ruine l’éducation.

Quand je suis allé chercher mon aîné dans la cour des petits, le 12 mars dernier, l’éducatrice du service de garde m’a conseillé de ramasser toutes ses affaires, parce qu’on ne se reverrait probablement pas le lendemain. Le soir, ma blonde et moi nous sommes dit: pas demain, et sûrement pas lundi non plus… Nous n’osions pas tout à fait le formuler encore, mais nous estimions déjà la durée du confinement à plusieurs semaines, le temps «d’aplatir la courbe». Jamais nous n’aurions cependant pu imaginer comment l’angoisse du temps distendu, la tension sociale, l’anxiété devant l’inconnu nous transformeraient.

Je suis passé au bureau le lundi suivant. J’avais apporté des sacs d’épicerie dans lesquels j’ai fourré mes notes de cours, des feuilles brouillon pour les enfants et un de ces livres que les éditeurs scolaires nous envoient dans l’espoir qu’on les mette au programme, Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley. Je l’avais déjà lu à l’âge où il était convenu que les gars comme moi lisent ce genre de livre et vivent quelque chose comme une épiphanie: «Hé, John le Sauvage, han? Ouf.» Ben oui.

Deux semaines plus tard, le gouvernement annonçait la reprise des sessions collégiale et universitaire à distance. J’étais en train de laver l’épicerie au savon à vaisselle quand ma blonde m’a appris la nouvelle. Sur Facebook, des collègues se demandaient comment faire pour donner leurs cours en visioconférence, angoissant à l’idée de ne pouvoir transmettre leur connaissance fine du Parnasse ou du décolonialisme papou; d’autres gardaient un silence non moins éloquent. André X, qui avait passé l’essentiel de sa vie professionnelle à se plaindre des étudiants qui n’écoutaient pas ses consignes, rivalisait à présent d’ingéniosité pour résoudre des problèmes qui ne se poseraient jamais. La présidente de ma fédération syndicale dénonçait, quant à elle, une «situation anxiogène». Heureusement, c’était l’heure de l’apéritif.

Du privé au public au privé

Quatre épisodes d’une histoire du système de santé au Québec.

1. De la charité chrétienne aux assurances privées

Pour le citoyen détenant depuis sa naissance ou presque une carte soleil, il n’est certes pas facile de s’imaginer devoir déclarer faillite à la suite d’une longue maladie, d’un accident stupide ou simplement d’un accouchement. Or, de la Nouvelle-France au Québec du début des années soixante, une telle mésaventure n’était en rien exceptionnelle. L’accès à la santé relevant principalement de la sphère privée, chacun devait payer les soins de sa poche. Les modes de paiement pouvaient alors aller du cochon à la poule pour les uns, à la monnaie sonnante et trébuchante pour les autres, à moins de compter, à partir de la première moitié du xxe siècle, parmi les travailleurs privilégiés ayant accès à une assurance privée. Ainsi, tant les médecins que les hôpitaux dépendaient alors de l’argent ou des biens que les malades se trouvaient en mesure de leur verser.

Quant à ceux n’ayant que leur misère à offrir, le clergé catholique s’en occupait, l’État lui ayant laissé la responsabilité de prendre en charge les indigents. C’est la glorieuse époque de la charité chrétienne, reine des vertus… Mais les organisations religieuses perdent progressivement de leur importance au profit du gouvernement, qui dès le début du xxe siècle, se met timidement à intervenir, surtout pour financer les politiques d’hygiène dominant alors les questions de santé publique.

Nos raisons communes de déprimer

Il faut cesser d’évacuer la dimension politique et sociale de la maladie mentale.

Le risque n’est évidemment pas de mourir: à la mort, individus et communautés, nous sommes tous promis. Le risque, c’est de n’avoir pas vécu, de s’être manqué, de mourir sans la moindre idée et de ce qui nous a fait et de ce que nous en avons fait, de mourir sans s’être racontés.

— Thierry Hentsch, Raconter et mourir. Aux sources narratives de l’imaginaire occidental

Un samedi de l’année 2011, on pouvait lire à la une du Devoir un article décrivant l’état d’esprit de Mohamed Bouazizi avant son immolation, geste ayant déclenché, dans le monde arabe, le printemps révolutionnaire. Sa sœur, citée dans l’article, disait ce qui selon elle avait conduit son frère à poser ce geste radical: la corruption entourant l’émission des permis de vendeur itinérant, la confiscation de son matériel, les injus­tices et violences subies, l’impossibilité de porter plainte, les humiliations essuyées à répétition. On comprenait la perte d’espoir complète du jeune Tunisien.

Ce même samedi, toujours en première page du quotidien, sans qu’aucun propos éditorial n’établisse de rapprochement entre les deux événements, on trouvait le témoignage d’un père québécois dont le fils, au début de la vingtaine, s’était lui aussi enlevé la vie. Le père en deuil dédiait à son fils un film dans lequel il voulait, en outre, sensibiliser les Québécois aux manifestations sournoises de la dépression. On le citait à propos des préjugés entourant encore les troubles de santé mentale au Québec et la difficulté d’obtenir, pour la maladie dont avait souffert son fils, des soins adéquats dans notre système de santé.

Les propos et le ton étaient forts différents dans ces deux articles traitant de suicide et placés par hasard côte à côte: d’un côté, des sentiments d’injustice et de révolte; de l’autre, la dépression et le manque d’accessibilité aux soins. Dans le premier cas, c’est le système politique en son entier qui est pointé du doigt; dans l’autre, le système de santé. Aucune mention de maladie mentale dans l’article sur la vie de Mohamed Bouazizi, seules les injus­tices subies y retiennent l’attention. Le papier sur le suicide du Québécois, quant à lui – outre la maladie mentale –, ne s’intéresse pas du tout à ce qui a mené le jeune homme au désespoir. On ne tente ni de comprendre le geste ni de commenter socialement et politiquement le suicide. Serait-il indélicat de spéculer sur des raisons communes de déprimer chez nous?