Penser l’hospitalité aujourd’hui

Entretien avec Georges Leroux

Au large de Lampedusa, un navire ayant recueilli des migrants se voit refuser l’accès au port, tandis qu’au Brésil, le gouvernement mobilise l’armée après que des habitants de la ville frontière de Paracaima eurent détruit les camps de fortune des réfugiés vénézuéliens. Au Bangladesh, des milliers de Rohingyas s’entassent dans des camps de réfugiés et en Libye, les migrants se heurtent à de nouvelles pratiques de trafic humain. Malgré toute cette horreur, les discours identitaires se radicalisent, les pratiques d’accueil se détériorent et les espaces d’asile diminuent. Au-delà de la complexité propre à chacune de ces situations, elles nous renvoient toutes au regard que l’on porte sur l’étranger qui vient chez nous. Non pas l’étranger en voyage, celui que l’on accueille volontiers, car porteur de retombées économiques, mais l’étranger qui ne demande au fond qu’une chose: l’hospitalité. Face aux heurts créés par les flux migratoires, on peut se demander si les pratiques d’hospitalité, pourtant si riches dans l’histoire de l’humanité, peuvent encore véhiculer un idéal moral dans nos sociétés. Ne sont-elles pas plutôt destinées à ne demeurer que des utopies? J’ai voulu m’entretenir avec Georges Leroux, professeur émérite du département de philosophie de l’UQAM et écrivain, de l’hospitalité afin d’en saisir les principaux enjeux.

Partout dans le monde aujourd’hui, on observe une résistance croissante aux politiques d’ouverture, voire une hostilité franche et médiatisée envers l’immigration. Au Québec, les groupes comme La Meute, Storm Alliance, Atalante, les Soldats d’Odin, III% Québec ou encore la Fédération des Québécois de souche propagent un discours sur l’identité culturelle basé sur l’homogénéité, où l’étranger est d’emblée perçu comme une menace. Cette résistance est-elle fondée ou n’est-elle que l’expression d’une peur de l’autre, de la diversité?

Georges Leroux – Rien ne semble plus fragile que la mémoire de la diversité, que ce soit ici ou ailleurs. On oublie, par exemple, l’importance de l’immigration italienne au Québec, d’abord au tournant des années 1900-1910 et ensuite après la guerre, entre 1946 et 1980: au début du siècle, on dénombre sur de courtes périodes l’arrivée de plus de 60 000 immigrants en provenance d’Italie et après la guerre, d’environ 600 000. On pourrait aussi rappeler l’importance de l’immigration grecque et de l’immigration juive, tout comme la vague d’immigrants hongrois après les événements de 1956 ou encore l’arrivée des Haïtiens après 1980. Cette riche histoire fait l’objet d’une occultation quasi systématique quand il s’agit de comprendre le présent. Les groupes que vous citez ne connaissent pas beaucoup notre histoire.

Vers une dystopie supportable

Défaire la propriété, refaire le commun.

Socialisme ou barbarie. Tel était le «dilemme» que posait Castoriadis et ses camarades en 1948. Soixante-dix ans plus tard, il faudrait plutôt dire: barbarie supportable ou barbarie terminale. Si le survivalisme paraissait il y a peu la lubie d’une minorité, il s’agit désormais plutôt d’en déterminer la couleur. Dépasser l’économie qui promet libârté, emploi et croissance – mais qui provoque inégalités, insécurités et crises écologiques – ne peut plus se faire en maintenant les promesses messianiques du confort matériel.

L’avenir derrière nous

Pour ceux qui rêvent d’une autre économie, il va falloir commencer à se le dire franchement: il n’y en aura pas de facile. Les illuminés de l’intelligence artificielle, les progressistes et les Steven Guilbeault de ce monde se bercent encore d’illusions en croyant que le meilleur est devant nous. Auschwitz, Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl, Bhopal, n’ont que peu ébranlé leur foi dans le progrès. Disons-le sans détour: l’avenir radieux est derrière nous. Non, il ne s’agit pas du nouveau slogan du Parti conservateur; ce n’est qu’une triste lucidité – dont les conservateurs sont incapables. Face aux contraintes écologiques qui pèsent sur notre futur, et qui, pour une bonne partie de l’humanité, pèsent déjà sur le présent, le déluge est non seulement à venir, il est à côté de nous.

À corps perdu

L’interminable entraînement de soi.

Qu’on les croise à la brunante, dans la pénombre du petit matin ou au retour tardif d’une soirée entre amis, ils sont toujours là, lumineux, ouverts et surtout habités. Derrière leurs grandes vitrines, à toute heure du jour ou de la nuit, des corps s’y exhibent, courant, pédalant, poussant, suant et s’essoufflant. Au Moyen Âge, les cathédrales étaient ouvertes à tous, tout le temps, faisant office de refuge pour les mendiants ou les voyageurs, ainsi que de lieu de vie pour le peuple des faubourgs. Aujourd’hui, les églises sont fermées et les gyms sont ouverts 24 heures sur 24. Comme les lampadaires qui captivent les papillons de nuit, ces nouveaux temples brillent dans l’obscurité de nos villes pour attirer à eux les individus en quête de sensations, de défis ou simplement de fermeté. Sanctuaires à l’abri des affres du monde extérieur, ils accueillent également ceux qui sont en manque de sens et de repères, ou à la recherche de réconfort spirituel. Car si leurs promesses semblent avant tout s’adresser aux corps, ces temples du fitness et de la musculation promettent bien plus que des abdominaux ou des fesses bien dessinées.

Derrière les haltères et sous les tapis de course se cachent des «valeurs» à vivre et à partager (Énergie Cardio), une «ambiance amicale et chaleureuse» (Éconofitness), voire une réelle «communauté» (MissFit). Plus que de la sueur et de l’effort, ces centres d’entraînement proposent en effet une vaste gamme d’expériences, depuis la plus «simple et amusante» (Mansfield Club Athlétique) jusqu’à la «quintessence du bien-être» pour le Saint-Jude, ce gym installé au cœur d’une ancienne église du Plateau–Mont-Royal. Au-delà de l’amélioration des corps, tous promettent ainsi une amélioration de la «qualité de vie» (Fit for Life). Véritables «retraites urbaines» (Victoria Park), ils se présentent comme des solutions à un quotidien devenu trop pesant, parce que trop anesthésié, sédentarisé, virtualisé, voire entièrement dépersonnalisé. Et ainsi, à l’instar de leurs illustres et monumentaux prédécesseurs, ces temples à la gloire du corps font surtout miroiter à ceux qui les fréquentent un avenir meilleur.

Pourtant, ces promesses de renouveau et d’épanouissement personnels masquent mal les objectifs de mise en concurrence des individus et de croissance constante des résultats qui constituent l’essence axiologique de ces lieux. Loin de permettre à l’homo capitalisticus de se ressourcer en se libérant des contraintes de son existence normalisée par les enjeux socioéconomiques contemporains de «scalabilité» (cette capacité d’adaptation permettant aux entreprises de maintenir leur rentabilité lors des changements d’échelle de leur exercice), les centres d’entraînement poursuivent et exacerbent les valeurs de performance et de compétition qui animent nos sociétés capitalistes. Ils s’affirment ainsi davantage comme des espaces d’entretien de la main-d’œuvre marchande que comme des lieux de décompensation et de libération des normes contraignantes du travail. Certains d’ailleurs ne s’en cachent pas, comme le YUL Fitness à Montréal, qui promet très explicitement «une approche unique et ultra efficace pour le travailleur de bureau qui désire améliorer sa santé physique et augmenter sa productivité et son énergie au travail».