Sur le fil

N° 326 / 60 ans de luttes et d’idées

Messe basse-canadienne

L’échec, leitmotiv du héros canadien-français, est plus profitable qu’on ne le croit.

Je veux être sûr de la réussite.

— Hubert Aquin, le 15 mars 1977 (jour de son suicide)

C’est un miracle que Liberté, qu’Hubert Aquin a dirigée, puis animée, de 1961 à 1971, ait survécu aux tendances autodestructrices de «notre grand écrivain» canadien-français. Rappelons que ce n’est pas seulement Cuba qu’il fait couler en flammes au milieu du lac Léman, mais à peu près tout ce qu’il touche – parfois avec un enthousiasme hors du commun (on pense ici à son passage comme directeur littéraire aux Éditions La Presse, ou à l’annonce en pleine conférence de sa démission de Liberté, qui n’était plus assez dangereuse à son goût, parce que financée par le Conseil des arts du Canada). Peu se risquaient à travailler avec lui, si bien qu’il a attendu, en vain, pendant plusieurs mois, un appel du Parti québécois, nouvellement élu, qui lui donnerait du travail – avant de se donner la mort. Devrait-on se surprendre qu’Aquin, hanté par l’échec, traversé de graves contradictions, ait été reconnu comme intellectuel québécois de premier ordre?

Ce Christ du paysage littéraire figure parmi une légion de ces figures paradoxales – perdants magnifiques, héros contre toute logique. Dollard des Ormeaux, Cavelier de La Salle, Papineau, Lévesque; ainsi s’enchaînent nos saints martyrs nationaux. Le Canada français se pâme devant ses héros à mesure que ceux-ci enfilent les revers. Leur consécration infléchit la narration nationale et nous informe autant sur le passé qu’elle semble déterminer le présent et le futur.

Aquin, du bout du gun, nous pointe la mécanique de cette mystique de l’échec: davantage qu’un simple nom dans cette liste, il est celui qui permet de fédérer ces grands losers canadiens-français élevés au rang de modèles. En effet, dans le numéro double 37-38 de Liberté (1965), portant sur la rébellion de 1837-1838, Aquin écrit «L’art de la défaite: considérations stylistiques». Les Patriotes auraient perdu non pas contre l’ennemi, mais par et pour eux-mêmes, la narration dans laquelle ils s’inscrivent déterminant cette fin: «Les Canadiens français sont capables de tout, voire même de fomenter leur propre défaite…» L’échec devient un parachèvement, un avènement à soi «longuement prémédité, un chef-d’œuvre de noirceur et d’inconscience». Cette interprétation de l’histoire lit la défaite comme un récit tragique, un destin – d’héroïsme, de mort – qui nous dépasse et se reconduit de siècle en siècle, tel un oracle atavique. Pour Aquin, la déroute devient immolation: «Ces hommes que je ne peux pas m’empêcher d’aimer, même si cela me fait mal, ces hommes ont voulu en finir avec l’humiliation qui nous accable encore aujourd’hui. Tout le Bas-Canada s’est aboli dans la représentation insupportable de sa propre défaite.»

Art vivant ou avarié?

Réflexion sur l’obéissance et la résignation du monde des arts en temps de pandémie

Voilà bientôt un an que nous sommes en pandémie, coupés des arts vivants. Nous sommes segmentés, isolés, privés du sang qui nous innerve, de cette rencontre vibrante avec le public, mais aussi avec la collectivité des artistes; celle qui se rassemble autour d’une table de salle de répétition, debout dans l’espace, et celle que nous croisons, informellement, en allant voir un spectacle, un film, une exposition, un concert.

Pendant les premiers mois de ce lock-out, j’ai été révoltée par le discours ambiant, empreint de paternalisme et d’infantilisation, et qui a fini – était-ce le but? – par susciter angoisse du futur, peur et soumission. J’ai été révoltée par l’absence de logique, même sanitaire, qui a poussé à fermer les musées, mais à ouvrir les IKEA; interdit la fréquentation des théâtres, mais pas celle des Costco, même amputés de leurs sections «non essentielles».

Au fait, essentiel, ça veut dire quoi et pour qui? Ce qui est essentiel à messieurs Legault et Arruda? À la ministre de la Culture, qui, depuis un an, brille par son absence? À l’électeur qu’on veut flatter ou récupérer? Aux grandes chaînes du commerce américain?

Le cinéma sans les cinémas

À l’heure où le Québec se demande si les salles peuvent exister sans popcorn, posons-nous plutôt la question quant à savoir si la cinéphilie peut réellement exister sans les salles.

Si le cinéphile est une créature généralement solitaire, la cinéphilie demeure un phénomène social. Elle carbure aux échanges et aux débats, aux conversations que génèrent les oeuvres. La cinéphilie ne vit pleinement qu’à travers ce lien unissant les spectateurs les uns aux autres. Or, si 2020 a mis quelque chose en lumière, c’est le rôle fondamental que joue, dans la vie d’un film, le moment symbolique de sa sortie en salle. Privées de cette vitrine, on a l’impression que les œuvres vivotent sans vraiment venir au monde. Rivé à son petit écran, chacun regarde bien ce qu’il veut.

Mais qu’est-ce qui a changé, au fond? La critique continue de remplir sa double fonction de recension et d’évaluation. Les gens regardent encore des films. Sauf que les sorties virtuelles n’ont tout simplement pas le même impact sur l’imaginaire collectif que les sorties traditionnelles. Ce qui a véritablement disparu est donc la capacité d’un film à engendrer un dialogue. Les œuvres «sortent» encore, mais les films ne rassemblent plus, parce que leur diffusion, dans ce nouveau paradigme virtuel, est plus éclatée que jamais.

Il est impossible de tout suivre. La liste de fournisseurs paraît déjà interminable avant même qu’on ajoute à celle-ci les salles indépendantes qui continuent d’avoir une programmation en ligne, les plateformes spécialisées dans un genre particulier et les festivals qui sont (presque) aussi nombreux qu’avant. Tout le monde fait donc forcément des choix, jusqu’à ce que plus personne n’ait accès au même bassin d’œuvres. C’était déjà le cas avant, évidemment. Mais la pandémie a accentué ce phénomène, mettant en évidence de nouvelles tendances de distribution qui ont surtout pour effet de diviser le public en groupes de plus en plus spécifiques – à l’image des réseaux sociaux, qui finissent par offrir à l’utilisateur un reflet de ses propres champs d’intérêts. Les salles, par leur fonction fédératrice et organisatrice, viennent mettre de l’ordre dans tout ça. Le cinéma, en tant qu’expérience collective, n’existe pas sans cinémas.