Virginie Larivière et Olivier Ducharme

Dans l’antichambre de la société salariale

L’économie québécoise en 2019 a le vent dans les voiles. Habitués à la comparer à celle de la prospère Ontario, les chroniqueurs économiques doivent faire le constat que c’est désormais le Québec qui fait envie. Les salaires augmentent, des milliers de postes sont à pourvoir, le taux de chômage est dans un creux historique, le nombre de prestataires de l’aide sociale diminue. La richesse se crée! C’est François Legault qui doit être content, lui qui a la cause de la croissance du PIB québécois tatouée sur le cœur. Cette conjoncture cache néanmoins un côté malheureux – et persistant – de l’économie capitaliste, à savoir qu’elle maintient bon an mal an des milliers de personnes dans un état de vulnérabilité indigne de sociétés aussi riches que la nôtre.

C’est pour remédier à cette situation qu’a été adoptée, il y a 50 ans, la Loi sur l’aide sociale par le gouvernement québécois. Liberté a rencontré Virginie Larivière et Olivier Ducharme, respectivement porte-parole et chercheur au Collectif pour un Québec sans pauvreté, pour en discuter. Animée par un désir de justice sociale, Virginie est entrée au Collectif après des études en science politique et en sciences de l’environnement. Elle y travaille depuis plus de six ans maintenant. Olivier, qui a lui-même été prestataire de l’aide sociale après ses études doctorales en philosophie, s’est penché sur le sujet dans l’essai Travaux forcés: chemins détournés de l’aide sociale, qui est paru l’an dernier chez Écosociété. Depuis bientôt deux ans, son travail au Collectif lui permet de s’impliquer directement dans la lutte contre la pauvreté. À travers leur regard lucide et sensible, nous plongeons au cœur de ce pan mal-aimé de notre filet social qu’est l’aide sociale.

Parler de pauvreté dans le contexte actuel, alors que la croissance économique est soutenue et que le gouvernement comme les employeurs cherchent des solutions à la rareté persistante de la main-d’œuvre, ça doit être tout un défi, tout comme ce doit l’être de sensibiliser le public à la situation des personnes assistées sociales.

¡Felicidades Guana!

Cuba évoque bien des choses pour les Québécois. Lieu de tourisme pour les uns, irréductible bastion communiste pour les autres. Or, Cuba, c’est aussi les Cubains et les Cubaines. Comment vivent-ils, quels sont leurs espoirs? Que reste-t-il vraiment aujourd’hui de la révolution cubaine?

Le 5 mai 1969, un vol de la compagnie Eastern Airlines parti de l’aéroport LaGuardia, à New York, en direction de Miami, est pris d’assaut par deux passagers. Ils exigent que l’appareil bifurque de sa trajectoire et se pose à l’Aéroport international José-Martí, à La Havane. Les deux pirates sont munis d’un pistolet de calibre .38 et d’un couteau de poche. Ils sont nerveux, ils suent à grosses gouttes. Dans un anglais cassé, ils promettent qu’ils ne feront de mal à personne si l’avion se pose à Cuba. L’équipage comprend vite que les deux pirates ne sont pas dangereux, qu’il suffira de les larguer sur le tarmac pour avoir la paix. L’opération de détournement dure en tout 45 minutes. À l’atterrissage, la scène prend des airs clownesques: l’aéroport n’a pas l’habitude d’accueillir des Boeing 727 et l’escalier mobile est trop court pour atteindre la porte de l’appareil. Les militaires cubains doivent utiliser l’escalier intégré à l’avion pour monter à bord et escorter les pirates à l’extérieur. On les conduit dans un petit salon de l’aéroport, où on leur enjoint de s’identifier. Ils s’appellent Pierre Charrette et Alain Allard. Ils sont Canadiens et demandent l’asile politique à Cuba, invoquant qu’ils sont poursuivis chez eux pour leur participation à un mouvement révolutionnaire, le Front de libération du Québec (FLQ). À l’époque, dans de telles circonstances, le gouvernement cubain accorde automatiquement l’asile. On leur donne donc sur-le-champ un vaccin antivariolique et, une demi-heure plus tard, ils montent à bord d’une voiture qui les conduit au centre-ville de La Havane. L’avion repart peu après vers Miami, le temps que les autres passagers se dégourdissent les jambes.

C’est à peu près ainsi que les protagonistes eux-mêmes relatent cette anecdote intrigante, dans un livre d’entretiens réalisé en 1975 par la journaliste Michèle Tremblay, intitulé De Cuba, le FLQ parle. Pierre Charrette et Alain Allard sont peu connus, notamment parce qu’ils ont fui vers Cuba avant les événements d’octobre 1970. Ils se savaient traqués par la police pour leur participation à plusieurs actions du FLQ, en particulier depuis l’histoire de la bombe à la Bourse de Montréal, qui explosa en février 1969 et fit plusieurs blessés. Leur trajet entre Montréal et La Havane se fait par étapes, dès le mois de mars 1969. Ils se rendent d’abord à la frontière américaine, puis filent vers New York, où ils sont brièvement accueillis par des militants des Black Panthers, dans Harlem, qui les aident à planifier la suite de leur périple, sans pour autant leur offrir une hospitalité inconditionnelle. La seule présence de ces fugitifs représente en effet un risque considérable. La police effectue des perquisitions quotidiennes, et il n’y a aucune chance que ces deux Blancs apparus mystérieusement dans Harlem passent inaperçus. Cuba apparaît vite à Charrette et à Allard comme la destination la plus viable, mais le chemin pour s’y rendre s’annonce ardu. Sans passeports, ils ne peuvent envisager de quitter le pays légalement, d’autant plus qu’ils sont fichés partout, et par voie maritime, l’entreprise est trop périlleuse. Le détournement d’avion se pose donc comme le moyen le plus sûr de se rendre à La Havane. Après deux mois de planification, ils dénichent un pistolet et un petit couteau et montent à bord d’un avion vers Miami. On connaît la suite.

À leur arrivée, les felquistes se terrent, pendant plusieurs semaines, dans une chambre de l’hôtel Vedado, au cœur d’un ancien quartier chic de La Havane. Le récit de leurs premiers moments dans la capitale cubaine est marqué par l’angoisse et le mal du pays, mais petit à petit, ils prennent leurs aises dans la ville. Leur quotidien devient plus décontracté. Dès avril 1970, ils s’autorisent à voyager hors de Cuba. Ils se rendent en Europe et au Moyen-Orient, pour aller à la rencontre d’autres groupes révolutionnaires, notamment en Algérie. Ils choisissent néanmoins de revenir à Cuba, motivés, on le devine, par un mélange de confort et d’admiration politique. Ils suivent à distance les événements d’octobre 1970 au Québec et sont là pour accueillir les illustres membres de la cellule Libération, lorsque ceux-ci s’exilent à leur tour. À l’arrivée des autres felquistes, Allard et Charrette ont déjà refait leur vie: l’un enseigne le français dans une école de langue et l’autre travaille au ministère du Commerce intérieur. Ils vivent bien.

Pierre Vadeboncœur

Un homme en appétit du monde

Pour les 100 ans de l’anniversaire de naissance de l’écrivain, complice et ancien chroniqueur de Liberté, nous avons demandé à son plus jeune ami d’écrire sur celui qu’il admirait pour la générosité et la puissance de son écriture.

Je croyais bien que Pierre Vadeboncœur connaîtrait son centenaire. Né en 1920, il l’aurait célébré cette année. Je le croyais dans la mesure où, assez curieusement, je n’ai jamais pensé que cet homme-là pouvait mourir. Évidemment, je n’ignore pas que la mort est notre horizon commun. Mais à son sujet, je dois le dire, je n’y pensais jamais. Cette idée se refusait tout simplement à moi. Cela s’explique en partie par le fait que cet hypocondriaque n’avait cessé de me répéter que, dans sa famille, on vivait très vieux, à peu près centenaire justement. Mais cette confiance irréfléchie envers la persistance de sa vie, cette idée que sa durée serait quasi illimitée, cela tenait surtout, quand j’y songe, au fait d’avoir beaucoup fréquenté son œuvre. Car à travers les différents thèmes qu’elle aborde, cette œuvre affirme partout, comme un principe ontologique, un sens de la durée. Cela se traduit dans ses considérations aussi bien esthétiques, politiques que philosophiques. Au point où, je le comprends maintenant, je m’étais volontiers pris à confondre ce fondement de son œuvre avec la durée même de celui qui l’avait érigée.

Dans les dernières heures de sa vie, j’étais allé le voir à l’hôpital. Je savais très bien, le voyant, qu’il n’en avait plus pour longtemps. Mais à l’annonce de sa mort, j’ai néanmoins été sonné, comme si cela ne pouvait pas lui arriver, malgré toutes les évidences qui me prévenaient du contraire.

On m’avait demandé, dans les jours suivant son décès, d’écrire un texte à son sujet, au prétexte je suppose que j’étais le plus jeune de ses amis. Je m’étais exécuté, tant bien que mal, la mort dans l’âme. Des souvenirs plus que des idées me revenaient alors en tête. J’entendais en moi son rire moqueur, que je me suis toujours imaginé être celui que devait avoir Voltaire à la bouche quand le sculpteur Jean-Antoine Houdon le représentait avec ce léger sourire. Sur mon répondeur, j’ai conservé longtemps deux messages que Vadeboncœur m’avait laissés, coup sur coup, quelques jours à peine avant d’entrer à l’hôpital. Dans ces messages, il me faisait quelques commentaires, comme à son habitude, sur un texte que je venais de publier. Mais, s’agissant d’écrire sur lui, je n’arrivais pas à aligner mes idées, tant mes pensées étaient plombées par la tristesse autant que par la surprise que m’avait causées de le voir, du jour au lendemain, ainsi avalé par la nuit qui nous guette.