Retrouver le sens de l’économie

Entretien avec Felwine Sarr

Felwine Sarr est économiste et enseigne à l’Université Gaston-Berger, près de Saint-Louis au Sénégal. Ses ouvrages Afrotopia (2016) et Habiter le monde: essai de politique relationnelle (2013) explorent l’appartenance à un monde commun ainsi que les voies d’émancipation de l’Afrique d’aujourd’hui. En 2016, avec le philosophe Achille Mbembe, il a présidé à l’organisation des premiers Ateliers de la pensée, à Dakar et à Saint-Louis, grand événement où penseurs, écrivains et universitaires africains et de la diaspora sont conviés à réfléchir aux transformations du monde contemporain. En 2018, Sarr a également codirigé, en France, la production d’un rapport sur la restitution du patrimoine africain aujourd’hui conservé dans les musées européens.

À la base de ce dossier, il y avait la volonté de mener une réflexion sur la façon dont l’économie est instrumentalisée dans le discours politique. Êtes-vous d’accord avec la proposition selon laquelle «l’économie» serait un terme galvaudé, faisant aujourd’hui l’objet d’un détournement idéologique qui le réduit à son acception essentiellement comptable?

Je le pense certainement, étant moi-même enseignant d’économie depuis plusieurs années. Déjà, dès que vous dites «économie», il y a une réduction à la version néoclassique, dominante, de l’économie. On pense: formalisation mathématique à outrance, usage des statistiques, et on oublie en fait que l’économie est une discipline traversée par une histoire, par l’anthropologie, la sociologie. On oublie que dans la discipline, il y a de l’hétérodoxie, bref que cette discipline est une science humaine et sociale, d’autant plus qu’elle se trouve à la croisée des sciences humaines. Elle sait tout à fait utiliser des outils qui viennent des autres sciences humaines. Évidemment, depuis maintenant un siècle, elle a cédé à la tentation de l’extrême formalisme, c’est-à-dire qu’elle s’est pensée, dès le XIXe siècle, sous le modèle scientifique, et il me semble qu’elle a toujours eu le complexe des sciences exactes ou dures, et donc elle a utilisé à outrance les outils quantitatifs. Mais on oublie qu’en fait, l’économie est un fait social, et que le sujet et l’objet des sociétés humaines, ainsi que le comportement des individus, sont très peu dissociables. Fondamentalement, si l’économie veut redevenir intelligente – car elle peut être très savante, hyper spécialisée, mais néanmoins peu intelligente –, elle doit être capable d’articuler toutes les composantes du monde qu’elle observe.

Doudou Boicel

L’histoire méconnue du jazz à Montréal

La vie artistique montréalaise est faite de gens qui tiennent à bout de bras des projets précaires, qui ont fondé, malgré les embûches, des lieux rassembleurs, dont la réputation s’étend bien au-delà de nos frontières… Grand promoteur de la musique jazz, Doudou Boicel est de ceux-là. Liberté a voulu entendre son histoire.

Il y a un peu d’air qui siffle dans les fissures du cadre, une vibration, un petit vacarme, tiens, le petit vacarme de l’objet qui résiste à la fixation. Il y a, logé entre les impossibilités et l’objet qui y échappe, entre la vie qu’on endigue et la vie vécue, quelque chose qui bouge. Il y a un mouvement fugitif au creux de la tension, un geste de refus, de survie, entre l’interdiction d’exister et l’insistance à exister. Il y a, là, le jazz. Le jazz comme pratique de liberté. Le jazz qui hurle, le jazz qui chuchote, le jazz qui refuse et désire, qui siffle dans les fissures du cadre. Puis, il y a ce qui le rend possible, là où résonne le petit vacarme; il y a ce qui lui donne ses couleurs particulières, les scènes et les salles, mais aussi les époques, les aspirations collectives, les ambiances politiques. Celles, par exemple, du Québec de la fin des années 1960, puis des années 1970: les urgences et les promesses de liberté, leur matérialisation et leurs limites, ou encore les oublis qui traversent le récit québécois qui s’énonce tout juste, difficilement. Et il y a, aussi, entre certains silences narratifs, des figures comme Doudou Boicel, imprésario, pilier, bâtisseur de la scène jazz montréalaise depuis son arrivée dans la ville, en 1970: celui à qui on doit le club le Rising Sun, ouvert en 1975, et, aussi, le premier festival international de jazz de Montréal, lancé en 1978.

Commençait, il y a bientôt deux ans, une série d’échanges entre Doudou Boicel, Justin Doucet et moi, échanges qui s’aligneraient sur une drôle de temporalité, d’une part rythmée par la présence ponctuelle, avec nous, de différentes personnes actives dans les sphères culturelles et militantes montréalaises, dont James Oscar, Elena Stoodley et Sonia Alimi, mais aussi par les impératifs de mémoire et les futurs possibles. La première discussion se tient fin septembre 2017, comme pour faire le point: nous parlons jazz, mémoires et musiques noires à Montréal, nous suggérons le diagnostic d’une vitalité d’abord crainte, étouffée ou contenue, puis à terme profitable, récupérée. C’était quelques mois avant que Doudou soit nommé chevalier de l’Ordre de Montréal et qu’il reçoive le Grand Prix Dynastie. Au cours des mois qui suivent, de l’année et demie qui passe, il y aura des courriels, des appels et des réflexions, et quelques événements qui réaligneront certaines idées, en déplaceront d’autres. Puis nous aurons une seconde rencontre en février 2018, peut-être plus urgente, moins récapitulative cette fois: on sortait à peine – mais en est-on vraiment sortis? – de la tourmente entourant la pièce SLĀV, de Robert Lepage et Betty Bonifassi, présentée au Festival international de Jazz de Montréal. Le festival qui, en 1980, succéda au Festijazz jusque-là porté à bout de bras par Doudou; le festival qui, cette année-là, commença à tendre l’oreille au petit vacarme à partir du cadre plutôt que de ses fissures.

Il y a un peu de tout ça, dans ces échanges que je synthétise ici, que je démêle un peu et reprends dans une temporalité moins obéissante que le temps qui passe. Il y a de la lucidité, peut-être de la rancœur, mais aussi des promesses, de la combativité et des anecdotes; le récit sensible de dynamiques qui survivent aux époques.

Je suis à Liberté par erreur

La possibilité de prendre la parole, alors que tout le monde se bat pour être entendu, est un énorme pouvoir.

Si je suis codirectrice de Liberté, c’est par un drôle de concours de circonstances, un revers de l’histoire, si vous voulez, comme il lui arrive parfois, à l’histoire, de faire de bonnes blagues. J’étais là quand personne d’autre n’y était, et parce que j’ai occupé différentes fonctions à la revue, je détenais la mémoire d’un savoir-faire essentiel pour passer à travers cette période difficile (sur papier, je n’aurais jamais fait le poids). Ça aussi, c’est une drôle d’histoire. Comment une institution (au fond, Liberté, c’est une institution maintenant) se retrouve-t-elle du jour au lendemain dans une telle position de fragilité? On le sait, avec le temps, les institutions, ça se fige, et avec les exigences de gestion qu’on nous impose aujourd’hui, tout ce qui entoure la «bonne gouvernance», ces institutions sont en voie de se scléroser, le clivage entre l’expérience et la gestion des moyens est trop grand. Le monde est brisé depuis longtemps, vous me direz… Le travail lui-même, dans lequel on se coule en endossant des rôles cadrés, sous prétexte d’efficacité et de rentabilité, et parce qu’il faut survivre, tend à nous faire oublier une vérité très simple, presque naïve: nous sommes vivants, liés les uns aux autres, interdépendants.

Je ne viens pas d’un milieu cultivé, éduqué, et j’ai grandi dans un des quartiers les plus durs de Montréal. Verdun dans les années 1980, c’était tough. J’ai fait quatre écoles secondaires, imaginez. De peine et de misère, j’ai fini mon secondaire dans une école pour décrocheurs avec pas loin de deux ans de plus que tout le monde. Je ne suis pas allée au cégep. Je suis entrée à l’université à vingt-huit ans, déjà mère d’une enfant de cinq ans, qui franchissait en même temps que moi les portes de l’école pour la première fois. Avant ça, j’étais serveuse (j’aimais ça, être serveuse, n’allez pas croire).

Je me sens souvent impostrice dans mon rôle à Liberté. Comment est-ce que quelqu’un comme moi a pu débarquer ici? «Le titre confère la légitimité», disait mon contrat… Je ne pourrai pourtant jamais rattraper le temps perdu, je serai toujours en retard dans mes lectures, mes apprentissages intellectuels. Je ne me stresse pas avec ça, je fais mon chemin, que voulez-vous que je fasse d’autre. Mais c’est une position inconfortable, de ne pas être dans des certitudes, de se savoir sans cesse en défaut d’assurance, en défaut de savoir, en défaut. Je ne peux pas parler en public, m’exprimer au nom de Liberté, moi la transfuge; comment le pourrais-je? Je suis tout ce que Liberté n’a jamais été, malgré toutes ses prétentions.