Le silence feutré des institutions

On ne fait pas de bruit dans le douillet monde des arts.

Dystopie: mise en récit fabulée d’un monde cauchemardesque. Le paragraphe qui suit est une fabulation. Le reste non.

Novembre 2020: Le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) remet en exposition deux vidéos de la star de l’art Jon Rafman, présentées au début de l’été et presque immédiatement retirées sans explications. Le public ravi retourne admirer les œuvres, sans jamais avoir été informé de la raison de leur retrait: le fait que des jeunes femmes ont accusé leur auteur d’inconduites sexuelles. À nouveau soutenu et validé par les institutions qui ont fait moussé sa carrière (le MACM présentait en 2015 sa première exposition muséale), Rafman redevient une valeur sûre. Les collectionneurs – qui sont aussi souvent les donateurs, voire les administrateurs des institutions muséales – sont rassurés. John Zeppetelli, le directeur du MACM, peut à nouveau contempler sans pensées désagréables «une vidéo qu’[il] admire énormément». Une vidéo qu’il admire tellement, qu’il avait cru bon de réitérer son admiration dans le texte même du communiqué interne expliquant aux employé.e.s de l’institution les raisons de la suspension de l’exposition Rafman (communiqué du 22 juillet 2020).

Regarder tomber les corps

À propos d’une autre contamination

De quels maux sommes-nous atteints?

La pandémie touche tout et tout le monde, et si chaque secteur de notre société s’interroge et s’inquiète de l’avenir, le milieu des arts est loin de faire exception. Du côté du théâtre, l’inquiétude est palpable, et ce n’est vraisemblablement pas le plan de relance de la ministre de la culture qui apaisera les esprits.

À ce sujet, ce qui cristallisa d’abord les inquiétudes du milieu fut, en avril, une missive de Simon Brault, président du Conseil des arts du Canada, intitulée «Quelle relance pour le secteur des arts?». Rappelons-nous le nœud de l’affaire: afin de répondre aux défis imposés par l’interdiction de se rassembler, Simon Brault suggérait aux artistes d’investir, en attendant des jours meilleurs, les plateformes numériques. Beaucoup ont noté, avec justesse, les limites du numérique pour ce qui touche les arts vivants, mais ce qui nous a surtout troublés dans la missive de Simon Brault est le vocabulaire employé: Consommation. Consommer. Dépenser. Marchés. Saturés. Produits. Ressources. Contenus. Innover. Modèles. Offre et demande culturelles. Secteurs d’activités. Relance. Grande roue de l’économie et du vivre-ensemble.

Pourtant, la chose n’aurait pas dû nous étonner. Le même lexique s’étale dans tous les documents provenant de nos Conseils des arts. À titre d’exemple, voici un extrait du plan stratégique 2018-2022 du Conseil des arts et des lettres du Québec: «Celui-ci [le Plan] met également l’accent sur les moyens à employer pour favoriser la rencontre des œuvres avec le public sur les différents marchés – intérieurs, extérieurs et numériques – et aux nécessaires dialogue et partage de connaissances que la réussite au sein d’une économie numérique commande. Par ailleurs, la réflexion préalable à la rédaction de ce document a coïncidé avec les travaux de bilan, d’analyse et de projection entourant le 25e anniversaire du Conseil. Ils ont donné lieu à un exercice d’actualisation des valeurs organisationnelles, duquel sont ressorties trois valeurs: l’équité, l’excellence et l’intégrité.»