Sur le fil

N° 333 / Derrière les murs

Enfermer pour gouverner

Des frontières à la détention psychiatrique

L’enfermement, comme logique et comme relation, n’a pas de murs. Si la prison est l’élément central de cette logique, si elle en représente la forme la plus visible et tangible, elle ne témoigne pas, à elle seule, de ce que l’on pourrait appeler l’organisation carcérale de l’espace et du temps. La prison est devenue, avec le développement du capitalisme, une solution spatiale, économique et politique de premier plan pour «gérer» les populations considérées comme excédentaires ou indésirables. Dans le court essai Abolition Geography and the Problem of Innocence, la militante et géographe Ruth Wilson Gilmore écrit (nous traduisons): «La prison moderne est l’institution centrale des géographies carcérales aux États-Unis comme ailleurs, mais elle ne les définit pas exclusivement; ces géographies se manifestent aussi à travers les stratégies régionales d’accumulation, les bouleversements, les immensités et les fragmentations qui se reconfigurent dans l’espace-temps (même si les coordonnées géographiques restent les mêmes) afin de permettre un autre cycle d’accumulation.»

Le mode de production capitaliste, explique Gilmore, celui des enclosures (la privatisation des pâturages et des champs naguère accessibles à la communauté), celui de la violence coloniale et de l’esclavage, celui de l’extractivisme, celui de l’industrialisation, tout comme celui de la financiarisation, met en place les institutions et les formes de relations qui permettent l’accumulation. Or ce mode de production requiert l’organisation, la configuration et la gestion de l’excédent, c’est-à-dire la gestion de ce qui entrave sa course folle. Toute forme de liberté contre-productive est ainsi appelée à être restreinte. La question centrale des géographies de l’enfermement, résume Gilmore, est donc la désignation de cette liberté excédentaire ou contre-productive: l’esclave qui vend le fruit de son labeur en secret, à l’insu du maître; la communauté qui s’oppose à l’abattage de forêts ancestrales, au forage des cours d’eau et au pillage du territoire; quiconque ne travaille pas, ou pas assez; quiconque ne peut pas travailler; ceux et celles dont les trajectoires, les déplacements, à l’échelle d’une ville ou de continents, trahissent le sens des frontières, de la tarification des transports en commun, des enclaves urbaines, de l’effacement. Cet excédent réside aussi dans les heures perdues à rêvasser: qu’est-il arrivé au temps passé à ne rien faire, à la pause cigarette trop longue, au temps consacré à l’amitié, au soin d’autrui, à la survie improductive? Il loge également dans la contestation: la grève, la manifestation. Les lieux et les modalités de gestion de cet excédent se déplacent, se consolident, se multiplient, s’étendent et se superposent. Et c’est à partir de ces lieux multiples, de leur description, de leur critique, que l’on peut saisir non seulement le fil conducteur de l’enfermement comme logique et comme relation, mais aussi les possibilités de vivre autrement, de faire autrement. À partir des lieux, mais aussi des moments.

Lors d’une conférence donnée en octobre 2021, Angela Davis soulignait que, durant l’effervescence militante des années 1960 et 1970, les logiques de l’enfermement et les géographies carcérales n’occupaient pas une place aussi centrale dans la définition des luttes. La violence explicite du capital et de l’État suscitait bien sûr de la résistance, mais, pour les militant·es de cette époque, la fin du capitalisme paraissait bien réelle. Au moment où se déroulaient les luttes de libération africaines et la révolution cubaine, et où fleurissaient les solidarités émancipatrices, le «moment» capitaliste ne semblait pas éternel. «Nous pensions que nous ferions l’expérience du socialisme de notre vivant», remarquait Davis. S’agissant des logiques de l’enfermement, on supposait, sans doute naïvement, que le dépassement du capitalisme entraînerait l’extinction de ses méthodes. En 1976, en conférence à Montréal, Michel Foucault invitait quant à lui à une réflexion fondamentale sur la multiplication des mécanismes de contrôle et des fonctions carcérales à l’extérieur de la prison. Quoique moins optimistes que celles d’Angela Davis, les propositions de Foucault se basaient elles aussi sur un pronostic contextuel: la réduction anticipée, durant les années 1970, de la population carcérale, au gré de la progression des luttes anticapitalistes. Aujourd’hui, force est de constater que le capitalisme se porte bien à l’échelle globale – peut-être même mieux que jamais. En conséquence de quoi, au sein des sociétés capitalistes avancées, les mécanismes sécuritaires se sont multipliés et les populations carcérales n’ont fait que croître.

N° 332 / Entretien

Pour que le logement soit un droit

Entretien avec Véronique Laflamme et Louis Gaudreau

Partout au Québec, les indicateurs sont au rouge. Les taux d’inoccupation révèlent une pénurie de logements abordables dans plusieurs municipalités. On observe une flambée du montant des loyers dans la grande région de Montréal comme ailleurs dans la province. Le phénomène des «rénovictions» prend de l’ampleur et, au même moment, les prix de l’immobilier s’envolent. À l’été 2020, des dizaines de ménages locataires se sont retrouvés à la rue au 1er juillet et des campements de fortune sont apparus dans plusieurs quartiers de Montréal. Au mois de juin 2021, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, a déployé un plan d’intervention pour épauler les locataires à l’approche du «jour du déménagement». Cela n’a pas empêché près de cinq cents ménages de contacter des services d’aide car étant toujours à la recherche d’un logement à cette date. Malgré tout, le gouvernement de François Legault continue de nier l’existence d’une crise du logement.

Véronique Laflamme est organisatrice communautaire depuis dix-sept ans dans le domaine du droit au logement, dont douze au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), dont elle est l’actuelle porte-parole. Louis Gaudreau est pour sa part sociologue et professeur à l’École de travail social de l’UQAM. Il est membre du Collectif de recherche et d’action sur l’habitat et chercheur à l’IRIS. Il est également l’auteur de l’ouvrage Le promoteur, la banque et le rentier (Lux éditeur, 2020).


Quels sont les arguments qui soutiennent l’existence d’une crise du logement au Québec en 2021?

Véronique Laflamme — Tout d’abord, il n’est pas nouveau qu’on nie la crise, on n’a qu’à comparer la situation actuelle à la pénurie du début des années 2000, où les taux d’inoccupation étaient extrêmement bas, et où l’on voyait des dizaines de ménages à la rue au 1er juillet. Cette année, la ministre Laforest joue sur les mots en affirmant que le taux d’inoccupation a augmenté. Or il a augmenté de façon temporaire et artificielle. Par exemple, dès l’été 2021, avec la reprise du tourisme, des logements qui avaient été remis sur le marché de la location à long terme retourneront sans doute sur le marché locatif de courte durée. D’autres logements seront loués par des étudiants d’ici et d’ailleurs s’il y a un retour au «présentiel» à l’automne. Le taux pourrait donc redescendre très rapidement, puisqu’on n’a pas réglé le fond du problème, c’est-à-dire que le marché actuel ne peut pas répondre aux besoins d’une majorité de locataires. C’est vrai à Montréal, mais c’est aussi vrai ailleurs dans la province. À Gatineau, par exemple, le taux d’inoccupation est extrêmement bas depuis des années, et les loyers sont chers. Des villes comme Drummondville, Granby ou Rimouski voient aussi leurs taux d’inoccupation s’approcher de zéro.

Cela dit, dans tous les cas, on ne peut pas réduire la crise du logement à un taux général d’inoccupation. Si on voulait évoquer d’autres chiffres, on pourrait déjà observer la hausse du coût des loyers, ou le nombre de ménages locataires qui ont des besoins impérieux de logement, soit 244 000 à l’échelle du Québec. Ce sont des locataires qui occupent un logement inabordable, trop petit ou insalubre et pour qui il n’y a pas d’autres options. Nous sommes incapables de déployer un filet social pour ces personnes qui vivent dans des conditions inacceptables pour une société riche comme la nôtre. Elle est là, la crise. D’un côté, on laisse au marché privé le soin de répondre à des besoins auxquels il ne peut pas répondre, laissant ainsi s’effriter le parc de logements abordables; de l’autre, on refuse d’investir dans des politiques sociales et on ne fait rien pour protéger les locataires contre les expulsions et les hausses abusives de loyer.

Louis Gaudreau — Je crois en effet que c’est là-dessus qu’il faut réorienter le discours. Le libre marché n’a jamais fonctionné, point, mais encore moins dans le secteur du logement. S’il y a des crises du logement qui, jadis, ont pu être résolues, c’est grâce à des interventions publiques qui avaient pour objectif d’encadrer l’activité du marché. Le pari qu’on a fait, au Canada, a toujours été de dire qu’on ne se substituera pas au marché, qu’on allait l’encadrer. Je pense aussi qu’il y a, sur le plan strictement économique, des choses à déconstruire. Les arguments utilisés pour parler de la crise ne tiennent pas la route, à commencer par la question du taux d’inoccupation. Démontrez-moi que, lorsque le taux d’inoccupation remonte, les loyers baissent pour revenir à un niveau acceptable par rapport aux revenus! Parce qu’elle est là, la source des besoins impérieux de logement. Lorsqu’on réduit la crise à un taux d’inoccupation, et donc à un chiffre magique de 3%, qui représenterait le point d’équilibre sur le marché, ça ne règle pas le problème. Le taux d’inoccupation est d’ailleurs passé au-dessus des 4% dans la région de Montréal dans les dernières années. Quel a été l’effet sur le prix? Infime.

VL — Selon les données du recensement de 2016, on voit qu’il y a eu, en effet, une amélioration du revenu des ménages locataires, notamment à cause du contexte économique plus large. Mais le loyer moyen déclaré n’était pas le même que celui compilé par la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL). Si on regarde la hausse du loyer déclaré moyen, on constate que les loyers ont augmenté plus vite que les revenus d’une partie importante des ménages locataires. Il y a bel et bien eu une déconnexion entre le prix des loyers et la capacité de payer des ménages, dont le revenu moyen, à Montréal, est inférieur à 40 000$. Si on regarde le taux de logements accessibles aux gens qui ont un revenu de 36 000$, il est de 1,5%, ce qui est très bas. La crise, c’est aussi l’incapacité du marché privé à répondre aux besoins concrets des ménages locataires. Ce n’est pas qu’un taux d’inoccupation ou une hausse moyenne du loyer moyen sur un nombre «x» d’années. Le fait que les locataires soient aujourd’hui chassés par des stratagèmes douteux (les «rénovictions», par exemple) et se retrouvent à devoir absorber des hausses de loyers qui n’ont rien à voir avec l’évolution de leurs revenus représente pour eux un appauvrissement net. C’est ça qui est préoccupant: l’appauvrissement accéléré, généralisé, d’une partie des ménages locataires.

Il faut aussi parler des reprises de possession par les propriétaires, qui contribuent au cycle des expulsions. Une reprise de logement en entraîne souvent une autre. Les gens plus aisés se disent: tant qu’à payer un loyer cher, je vais devenir propriétaire. Ils achètent, reprennent un logement et chassent un locataire, qui se retrouve sans solution de rechange abordable. Toutes les politiques qui insistent sur l’accès à la propriété pour répondre aux besoins de logement contribuent à l’insécurité des ménages locataires, qui ne savent jamais quand ils seront chassés, et se retrouvent à payer leur logement trop cher.

LG — La question des expulsions est importante, elle est au cœur de la dynamique. Si les taux d’inoccupation ne constituent pas la seule mesure de la crise, puisque ce n’est pas ce qui agit sur l’évolution des prix, alors qu’est-ce qui explique la situation? Pourquoi y a-t-il autant de pression sur le prix des loyers? Il y a plusieurs explications, et notamment l’argent disponible pour l’investissement immobilier, mais la plus inquiétante, ce sont les expulsions. C’est devenu un phénomène tel que, dans certains secteurs, les gens vivent dans un véritable régime de précarité résidentielle. Quand tu es locataire, soit tu es chanceux d’avoir ton logement, ou tu as avantage à prendre le premier logement qui passe après une expulsion, ou alors à consentir à des hausses que tu n’aurais pas acceptées dans un autre contexte. Ça joue pour beaucoup dans le rapport de force des propriétaires. Si les propriétaires n’ont pas toujours l’avantage sur le plan de la disponibilité, ils l’ont indéniablement sur les plans juridique et symbolique, à travers la capacité d’expulser.

VL — Cette incertitude, ce stress, cette précarité vécus par les locataires sont centraux pour comprendre la crise. Cela influence le choix que font certains de défendre ou non leurs droits, d’utiliser ou non les recours disponibles. On le voit bien, tant sur le plan de la discrimination que sur celui des hausses abusives de loyer: connaître ses droits et les exercer, ce sont deux choses différentes. Cette crainte constante de perdre son logement pousse à faire profil bas, et l’insuffisance des mécanismes de protection devient encore plus criante.

N° 330 / Critique – Cinéma

Pour un cinéma de l’hallucination

Entretien avec Olivier Marbœuf et Louis Henderson

Dans Ouvertures, présenté dans le cadre de la 23e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal en novembre 2020, une troupe de théâtre haïtienne monte une adaptation de la pièce Monsieur Toussaint, du poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant. La pièce, d’abord écrite en français, est ici traduite en créole haïtien par les membres de la troupe. Non content de documenter le déploiement de ce processus artistique et politique, le film s’inspire, dans sa forme, du spiralisme – mouvement littéraire fondé au milieu des années 1960 par les auteurs haïtiens Frankétienne, Jean-Claude Fignolé et René Philoctète. Brouillant nos repères culturels tout en remettant continuellement en question les rapports de pouvoir qui les sous-tendent, le film arrive à construire un espace cinématographique collaboratif et véritablement «ouvert». Liberté a rencontré Olivier Marbœuf et Louis Henderson, deux des membres du collectif artistique The Living and the Dead Ensemble, à qui l’on doit cette œuvre hors-norme dont la forme même vise à effacer la frontière qui sépare traditionnellement le documentaire de la fiction, le passé du présent, le réel de l’hallucination.

D’origine britannique, Louis Henderson est un jeune cinéaste dont l’œuvre développe depuis plusieurs années un regard critique sur le capitalisme racial et l’histoire coloniale de l’Europe. Il a notamment réalisé The Sea Is History (2016), adaptation libre d’un poème de l’artiste saint-lucien Derek Walcott. C’est en France qu’il a rencontré Olivier Marbœuf, producteur et commissaire d’exposition, qui l’aidera d’abord à réaliser Black Code (2014) – court métrage documentaire cherchant à tracer des liens entre les meurtres de Michael Brown et de Kajieme Powell, aux États-Unis, et la révolution haïtienne. Ce sont eux qui ont lancé le projet Ouvertures, puis fondé The Living and the Dead Ensemble.

Liberté — Avant d’aborder plus particulièrement votre film, j’aimerais parler de vos parcours respectifs, de la manière dont vous vous êtes rencontrés et de ce qui vous a amenés à collaborer sur ce projet.

Olivier Marbœuf — Il y aurait plusieurs choses à dire là-dessus. Parce qu’il y a, oui, nos parcours à nous et notre rencontre, mais il y a ensuite notre rencontre avec les huit autres membres du groupe qui signe le film. Il s’agit de huit personnes différentes les unes des autres, huit autres rencontres dont il faudrait parler individuellement. Mais, de toute façon, on pourrait donner comme première réponse à cette question que le film trouve son origine dans des formes de rencontres. Et pour répondre à l’avance à toute question sur la notion de collectif – on nous en a déjà beaucoup parlé –, je dirai qu’ici, le collectif s’est constitué uniquement dans le but de faire ce film. Le collectif n’est pas dans le cas présent une belle idée, un principe moral ou intellectuel. Il s’agit d’un principe pragmatique. La dynamique d’être ensemble est liée à celle de faire des choses ensemble. Nous n’avons pas pensé le collectif comme un projet abstrait, mais comme quelque chose de très concret qui nous oblige à créer des ponts de même qu’un langage commun. D’où la forme du film, qui est très stratifiée et repose énormément sur l’idée de dialogue. Le film, à la fin, laisse visible cette espèce de nécessité d’avoir une conversation pour se trouver, pour s’entendre. Il n’efface pas ce qui le compose. Il s’agit fondamentalement d’un film de rencontres et de conversations, et je crois que ça se voit.

Louis Henderson — Cette idée de «conversation» est très intéressante et je crois qu’elle renvoie aussi, d’une certaine façon, à notre rencontre en 2014. Olivier gérait à l’époque l’Espace Khiasma, un centre d’art en périphérie de Paris que je fréquentais depuis quelques années. C’était un endroit très intéressant, parce qu’il s’agissait d’un centre d’art qui ne s’intéressait pas nécessairement à l’art en tant que tel. Khiasma fonctionnait plutôt comme une sorte de centre social. C’était un espace où les gens pouvaient se rencontrer et discuter. Nous avons commencé à discuter ensemble, Olivier et moi, puis à échanger sur notre intérêt commun pour la création collective, et plus précisément pour le cinéma collectif. C’est vrai que nous ne sommes pas allés à Haïti avec cette idée préétablie, cet impératif éthique ou moral de fonder un collectif afin de faire le film. Mais le fait même de vouloir réaliser un film dont la forme renvoie à l’idée de conversation est, en soi, un geste motivé par l’éthique. Nous cherchons, à travers ce dialogue entre la Caraïbe et l’Europe, à faire du cinéma dans une optique postcoloniale – sans reproduire les rapports de force propres au colonialisme, c’est-à-dire notamment en évitant de faire un cinéma qui reproduirait cette logique d’extractivisme propre au colonialisme. Ça impliquait notamment d’apprendre la langue des gens avec lesquels nous allions travailler, le créole haïtien… non seulement pour dialoguer, mais aussi par respect pour nos interlocuteurs.

OM — Oui, parce qu’il y a aussi toute une poétique de la langue à laquelle on doit être sensible. Il ne s’agit pas de «comprendre», au sens où l’entendait Édouard Glissant, c’est-à-dire de «saisir». Mais plutôt, pour reprendre ses mots, de «trembler avec». La nuance est très importante, dans le contexte caribéen et plus particulièrement par rapport au créole haïtien. C’est une expérience concrète, de trembler avec une autre langue que la sienne. En ce sens, je crois d’ailleurs que Glissant est très présent dans le film – tant comme personne que comme personnage. Nous avons essayé de pratiquer une méthode glissantienne, plutôt que de simplement utiliser du matériel glissantien – c’est-à-dire que nous nous sommes posé la question: qu’est-ce que tout ça veut dire quand on essaie de l’appliquer au cinéma? L’un des gestes les plus importants que nous avons posés, qui est, à la limite, un anti-geste, est d’ailleurs de lâcher prise. C’est là que l’on rejoint Glissant. Au lieu de vouloir agir sur le réel, en privilégiant une forme collective avec des règles précises, nous n’avons pas fait – en ce sens que nous n’avons pas tenté de contrôler. C’est de cette façon qu’une possibilité collective naît organiquement. Nous n’avons donc pas du tout souscrit à la notion occidentale du «collectif», avec son obsession de l’organisation collective, mais tenté plutôt d’exercer notre capacité à abandonner cette volonté. Ça ne veut pas dire de tout lâcher. Ça demande aussi beaucoup d’attention. Mais on permet ainsi que les choses «entrent» dans le film. À la limite, le film est conçu comme un filet de pêche par opposition à une canne à pêche: la canne à pêche vise le poisson, tandis que le filet attrape les choses qui passent par là. Le film a un peu cette dimension-là, c’est-à-dire qu’il se rend disponible à des choses qui peuvent le traverser. D’où le nom, aussi: Ouvertures. Paradoxalement, je ne suis pas sûr que nous l’ayons choisi pour dire ce qu’il dit aujourd’hui. Le film a en ce sens une sorte de vie organique, parce qu’il nous dit plein de choses qu’on n’avait pas planifiées.

Le pluriel, dans ce titre, semble renvoyer à l’idée d’une multitude de significations potentielles. Au-delà de la référence à la figure historique de Toussaint Louverture, on pense à ces «ouvertures» qui se créent dans la matière même du monde, comme des espèces de tunnels qui permettent aux choses comme aux idées de communiquer entre elles…

OM — C’est comme regarder la carte du monde en regardant l’océan plutôt que le continent – donc en voyant d’abord ce qui est généralement considéré comme étant situé «entre» les continents. Les cartes occidentales ont été faites avec les continents au centre, puis les océans et les mers «entre». Mais, dans une perspective caribéenne, c’est plutôt la mer qui constitue l’espace dans lequel on vit. Alors on peut regarder la carte dans l’autre sens. Pareillement, on pourrait regarder un objet à partir de ses ouvertures. C’est comme regarder le creux pour voir la forme, et c’est effectivement un film qui se creuse; les grottes et les tunnels y occupent une place importante.

LH — Il s’agit d’un film étrange, dans la mesure où de nombreux événements imprévus ont finalement engendré une structure narrative que nous n’avions pas du tout envisagée. Je trouve ça très beau, qu’un film laisse la place au hasard. En établissant certaines limites au préalable, on peut ensuite se permettre de céder le contrôle du film. En soi, il s’agit d’un geste d’ouverture; et c’est cela qui permet aux choses d’arriver. Même une fois qu’elle est terminée, on continue de réfléchir à notre œuvre au gré de nos lectures et de nos recherches. On découvre des choses rétro­spectivement. Nous nous intéressions, par exemple, à la figure de la spirale. Nous avions entendu parler de Frankétienne, mais nous n’avions pas lu des tonnes de choses à son sujet. Puis, nous avons eu cette idée selon laquelle, dans le film, les acteurs deviendraient peu à peu hantés par leurs personnages. C’était pour nous une manière d’explorer les subjectivités diverses des intervenants. Mais c’est après-coup que nous avons appris que Frankétienne et les autres poètes spiralistes avaient développé ce procédé narratif à la fin des années 1960. Sans même en être conscients, nous étions en train de faire un film qui était inspiré par le spiralisme – sans trop comprendre encore ce qu’était le spiralisme. Évidemment, pour les membres haïtiens du groupe, tout cela allait de soi. Ils ont grandi avec la poésie de ces gens. Alors pour eux, ça n’avait rien de neuf ni d’original. Mais toutes ces idées sont bien en place, dans le tissu social et culturel de ce lieu; et c’est en ayant cette ouverture, en laissant l’environnement guider le projet que nous arrivons à ce résultat. Le titre Ouvertures provient d’un chapitre du Discours antillais, d’Édouard Glissant, dans lequel il est question de l’importance du créole dans la formation d’une identité nationale en Martinique. Et déjà, dans le livre, Glissant faisait une référence au nom de Toussaint Louverture. Mais pour nous, au-delà de ce jeu de mots que plusieurs ont relevé, il s’agit surtout d’une réflexion sur notre démarche cinématographique.