Manifeste des Premiers Peuples

Préceptes d’une résurgence

Il faut cesser de pleurer sur l’épaule de celui qui nous a volé nos terres.

— Arthur Manuel

Ce manifeste est le résultat de cercles organisés avec des aînés, des sœurs et des frères des Premiers Peuples anishinaabe, atikamekw, eeyou, innu, mi’kmaw. Il est le résultat d’un processus qui, historiquement, fut considéré comme illégal et subversif. Ces cercles de délibération et de prise de décisions ont par le passé mené à l’emprisonnement, voire à la mort. Aujourd’hui, nous poursuivons ces modes de communication, de rassemblement et de gouvernance inclusive, où la riche parole de chacun et de chacune est considérée, respectée et intégrée dans la direction de notre grand canot. Ce manifeste constitue la preuve que nous sommes toujours là. Nous souhaitons aujourd’hui renforcer et revalider notre Innu tipenitemun, ou souveraineté ancestrale (anicinape: tipentamowin; eeyou: Tepentamun; atikamekw: Tiperitetan), porteur de nos savoirs et de nos lois. Ce manifeste raconte le chemin sur lequel nous marchons depuis des millénaires et que nous continuons à parcourir en dépit d’inlassables tentatives pour nous en détourner. Cette voie montre comment notre lien à Assi («La terre» en innu-aïmun2) est source de vie et combien notre rapport à notre passé demeure source de vérité.

Le régime destiné à nous anéantir mine depuis très longtemps notre capacité à décider pour nous-mêmes. Il invalide nos savoirs et nos lois. Ainsi, pour la tenue de ces cercles délibératifs – dont ce texte est un des résultats –, nous avons usé d’une méthode qui permet la libération des savoirs et leur traduction en actions pour un renforcement effectif de notre Innu tipenitemun, notre souveraineté ancestrale. Au sein de ces cercles, nous définissons les problèmes que nous considérons comme prioritaires et nous diagnostiquons ensemble les sources de ces réalités. Après avoir analysé collectivement ce qui détermine notre condition, nous réfléchissons aux solutions et aux visions qui pourront se traduire par des actions communes. Nos cercles recréent, par le fait même, des réseaux d’entraide et de coopération – qui furent jadis détruits au profit d’administrations coloniales – pour que nos actions collectives soient rendues possibles. Ils revalorisent le rôle de nos aînés et rétablissent les savoirs qu’ils portent et doivent transmettre à ceux qui sauront les recevoir.

Fragments sur le travail, fragments de travail

La journaliste et traductrice Véronique Dassas observe l’Italie, où elle vit, et renvoie à Montréal, où elle a longtemps vécu, un écho à la fois personnel et politique.

Le travail est encore le meilleur moyen d’escamoter la vie.

— Gustave Flaubert, cité dans le Journal des Goncourt, 1860

Elle avait rêvé, avec tant d’autres, d’arrêter tout. Comme dans l’An 01.

«On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste», disait l’affiche du film, en 1973. Puis, avec tant d’autres, elle s’était engouffrée, tête baissée, dans le travail dit indépendant du pigiste. Piges en tout genre, comme dans «réparations en tout genre».

En fait d’indépendance, elle était arrivée, après six mois de négociations acharnées, à déserter le bureau deux jours par semaine, et pour le reste, il faudrait attendre… une résignation salvatrice mais peu probable ou, au train où allaient les choses, la mort par overdose.

Elle ne connaît que le travail fragmenté, pas celui de la chaîne de montage, pas fragmenté dans ce sens-là, le travail fragmenté à la maison: celui qui commence quand tout le monde est parti pour l’école, pour l’usine ou le bureau, et finit souvent juste avant l’aube, quand tout le monde dort et ne vous demande plus rien.

C’est formidable de travailler de la maison, qu’ils disent. Et elle, elle répond oui, c’est formidable, ça économise sur les vêtements de bureau mais surtout sur l’ennui, sur toutes ces heures filées à se geler sur l’asphalte, à crayonner pendant les réunions, à attendre son tour à la photocopieuse et à écouter devant la machine à café les souvenirs de vacances ou les histoires de dentiste de gens qu’elle connaît à peine car ils sont pigistes et, comme elle, ne font que passer. Au demeurant, elle n’a rien, ou pas grand-chose, contre les vacances ou les dentistes, et rien du tout contre les pigistes qui passent puisque passer est l’humaine condition.

Qui raconte le monde?

Une revue pour faire circuler les idées.

À l’élection fédérale de 2006, la grande région de Québec a fait élire pas moins de neuf députés conservateurs. On avait alors commencé à parler du «mystère Québec»: la Capitale-Nationale se démarquait par sa haine de l’État-providence, du syndicalisme, de la culture libérale radio-canadienne, des fonctionnaires et des subventionnés de tout acabit, etc. Douze ans plus tard, quelques semaines avant que la province ne porte la Coalition avenir Québec au pouvoir, le journaliste du Soleil Jean-François Cliche résumait ainsi les conclusions des plus récents sondages: «Ce n’est pas tant la région qui a changé que le reste de la province qui, dans ses parties francophones, s’est mise à voter comme Québec.»

Ce constat nous apparaît des plus lucides. Après quinze années presque ininterrompues de gouvernement libéral, marquées par une austérité budgétaire dévastatrice, la volonté de changement s’est exprimée dans les urnes. Le fait que les propositions économiques de la CAQ soient très semblables à celles des libéraux n’y a rien changé. «Les vraies affaires» ont été éclipsées par la défense du projet identitaire – auquel l’ancien patron d’Air Transat s’était pourtant peu intéressé auparavant dans sa carrière politique.

Le récit que la CAQ a exploité, avec succès, pour récolter des votes est celui d’un peuple menacé par l’Autre dans ses valeurs et son identité. Ce discours est depuis une bonne décennie utilisé pour mobiliser la «majorité» contre les groupes dits «minoritaires», qui font ici office de repoussoir afin de construire une opposition entre «eux» et «nous». Bien sûr, la Vieille Capitale n’est pas la masse homogène que l’on voudrait croire, pas plus que le Québec n’est cette nation francophone monolithique que certains chroniqueurs exaltés aiment louanger. Mais pour ceux qui exploitent sans nuance cette fable, la stratégie s’avère payante.