Sur le fil

N° 333 / Derrière les murs

L’arbre qui cache la prison

La détention administrative des personnes migrantes s’inscrit dans une chaîne de gestion sécuritaire où tout vise à contrôler la mobilité des personnes. Le but? Consolider la frontière comme découpage physique et symbolique.

Pendant que le Canada continue de polir son image de terre d’accueil, il ne cesse d’investir massivement dans le perfectionnement du complexe techno-industriel de la prison. Il alimente ainsi le continuum carcéral dont les populations non blanches font démesurément les frais. Dans ce texte, nous tentons de retracer les mécanismes discursifs, légaux et économiques qui permettent cette imposture, l’organisent et la rendent opérationnelle. Nous passons au crible quelques documents de l’Agence des services frontaliers du Canada, obtenus notamment grâce à des demandes d’accès à l’information, et analysons les plans des architectes et des entrepreneurs associés à la construction du Centre de surveillance de l’immigration de Laval. Nous espérons, d’une part, lever le voile sur la fabrique d’un discours, qui se veut rassurant, autour de l’innovation et de l’humanisation de la détention, lequel contraste affreusement avec ses effets dévastateurs, et, d’autre part, rappeler les véritables intentions qui se cachent derrière la «réforme» canadienne: maintenir une ligne de départage intransigeante entre bons et mauvais migrants.

Au Canada, les personnes migrantes se trouvent dans une position juridique limite. En effet, leur détention, administrée hors du système pénal canadien, demeure légale. Cette situation liminaire relève d’un état d’exception normalisé, banalisé. En vertu de celui-ci, les droits et libertés de ces personnes peuvent être bafoués quotidiennement, et ce, en toute légalité. Or, le gouvernement s’entête, par toutes les ruses possibles, à camoufler cette situation insoutenable. En choisissant d’investir dans la modernisation de son appareillage carcéral, il œuvre hypocritement au maintien de centaines de personnes dans des conditions de captivité qui, à court et à long terme, ruinent des vies et des communautés.

Selon l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), entre 2019 et 2020, 8 825 personnes migrantes ont été détenues dans l’un des trois centres de détention du pays, dans une prison provinciale ou dans un pénitencier fédéral. De ce nombre, 1 755 l’ont été au Québec.

N° 335 / À vos marques, prêts, partez!

Les bruits de singe

Le foot reproduit les rapports de pouvoir qui existent dans la société, et particulièrement le racisme, déplore le footballeur français Lilian Thuram. Liberté l’a rencontré.

Comment remettre en question la pensée dominante et ce qu’elle produit comme «normalité», au détriment de celles et ceux qui en font les frais? Ou encore, comment proposer une réflexion sur la domination blanche et raciste, lorsque l’un de ses plus puissants mécanismes est précisément de nous apparaître naturelle, empêchant ainsi toute remise en doute? Repenser les catégories, les identités et leurs formations, non pas à partir d’un point de vue dominé, mais plutôt du point de vue des personnes qui tirent profit de ces discours, qui servent, comme le patriarcat et les autres rapports de pouvoir qui s’y imbriquent, à légitimer et à reconduire la violence économique du capitalisme: c’est la tâche que s’est donnée Lilian Thuram dans son dernier livre, La pensée blanche, paru en 2021 aux éditions Mémoire d’encrier au Québec et aux éditions Philippe Rey en France.

Ancien footballeur international français, Lilian Thuram détient le record du plus grand nombre de sélections en équipe de France et possède une connaissance fine des championnats français, italien et espagnol. Auteur de plusieurs livres, il entreprend dans La pensée blanche une analyse des processus et des dynamiques racistes qui traversent la société et que condense le monde du foot, et cela avec le regard et l’expérience d’un homme qui connaît intimement cet univers. Lilian Thuram est aujourd’hui président de la Fondation Lilian Thuram, qu’il a créée en 2008 avec la mission de lutter contre le racisme.

Liberté — Commençons, pour mettre la table, avec la Fondation Lilian Thuram, qui, selon ma compréhension, travaille à partir du principe assez général que la race est une construction politique, sociale, intellectuelle, économique. Pourriez-vous nous parler du travail qu’accomplit la fondation à partir de ce constat, puis nous expliquer comment La pensée blanche participe de cet effort d’éducation, de visibilisation?

Lilian Thuram — Je crois qu’il y a cette idée que le racisme serait quelque chose de normal, de naturel. L’intention, avec la fondation, c’est de faire comprendre aux gens que le racisme n’est pas naturel, que c’est avant tout une construction politique pour légitimer une violence économique. C’est-à-dire que chaque système construit un discours pour se légitimer, et nous sommes le résultat de divers conditionnements, au sein de notre famille par exemple, du pays où nous vivons, de notre communauté ou encore de notre religion. Pour que le racisme puisse perdurer, il faut qu’il y ait des gens qui défendent ce système. Lorsqu’on sait qu’il y a eu des lois racistes en France pendant plus de deux cent cinquante ans, comme le Code noir et le Code de l’indigénat, il devient beaucoup plus facile de comprendre cette construction et d’en discuter. Le travail consiste donc à produire et à diffuser des connaissances pour essayer de mettre la société en mouvement, sans non plus tomber dans la naïveté de laisser croire que, parce que vous comprenez intellectuellement le racisme, vous devenez automatiquement anti­racistes – au-delà de la compréhension, pour que le racisme perdure, il faut qu’il y ait, pour certains, un ou des intérêts à le faire perdurer. L’idée, c’est donc de remettre en question les identités liées à la couleur de la peau et de montrer qu’elles naissent d’un système qui se légitime ainsi, que, par exemple, l’identité blanche et l’identité noire naissent avec la suprématie blanche.

L’écopsychanalyse

Des fragments libres et tendres se passent le relais pour accompagner le mouvement de ce qui meurt et de ce qui naît. Des maillons s’unissent pour rendre visibles nos chaînes psychiques et politiques.

L’espace de la chronique permet de poursuivre des recherches dans un laboratoire d’écriture. Je peux m’y risquer à des expériences et au jeu de l’essai. J’avais envie cette fois-ci de pousser un peu plus loin l’esquisse d’une écopsychanalyse, une idée que l’on peut deviner dans certains passages de mes derniers livres, Ptoma et Phora. L’inconscient contemporain y prenait les allures d’une terre psychique qui se retrouvait trop souvent épuisée par la surproduction capitaliste ou contaminée par des climats relationnels et sociaux devenus toxiques. Mes patients y venaient me porter leurs charges mentales et leurs déchets comme on se rend à l’écoparc déposer ses encombrants et ses matières dangereuses. Étymologiquement, ana (retour) et lyse (déliaison) y formaient un compostage par le témoignage, une décroissance personnelle par la régression auprès d’une figure d’accompagnement.

L’écopsychanalyse penserait la psyché et la nature de manière intergénérationnelle. Les cycles de vie ne sont pas limités à la temporalité d’une existence individuelle. Par exemple, toute réelle expérience de la psychanalyse mène à découvrir que l’on porte en soi des traumatismes que nous avons subis à des moments précis de notre histoire personnelle, mais aussi des traumatismes que nous n’avons pas nous-même vécus, qui appartiennent, d’une part, à l’histoire familiale de nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents et, d’autre part, à l’histoire sociale qui nous est transmise. Ces matières dangereuses qui habitent chacun de nous en secret sont les dépôts mnésiques de catastrophes relationnelles, naturelles, économiques, politiques (de première, deuxième, troisième ou quatrième génération). Il faut la plupart du temps plusieurs générations pour décomposer un événement traumatique majeur, et il est très difficile pour la première génération de rendre sa transmission psychodégradable pour ses enfants. C’est pourquoi l’on voit souvent, typiquement, des parents ayant réussi à fuir un climat de terreur se concentrer sur la construction d’un climat familial de sécurité matérielle. Ce seront probablement leurs enfants ou petits-enfants qui iront consulter un·e psy, qui deviendront créateur·trices, soignant·es ou révolutionnaires, avec la responsabilité de recycler les dépôts traumatiques.

J’ai participé à une vidéoconférence dans laquelle je répondais aux questions des étudiant·es d’un cours sur l’essai littéraire au cégep. J’ai volontairement lancé quelques notions exploratoires pour voir si mes intuitions pouvaient trouver un peu de résonance chez la prochaine génération. Le professeur m’a par la suite confirmé qu’une idée en particulier avait fait mouche et les avaient particulièrement troublé·es, fasciné·es: s’il existe quelque chose comme des relations toxiques, et si nous avons tous en chacun de nous une part de choses enfouies qui seraient de l’ordre du non-digéré, non-décomposé, non-psychodégradable, en quoi est-ce que je participe moi-même inconsciemment à polluer mon entourage, mon environnement et, de manière plus large, le monde?