Sur le fil

Je ne savais pas que je savais

Les fictions du grand écran nous préparent à admettre la réalité des paradis fiscaux.

Quand le situationniste René Viénet recomposait la bande-son d’un mauvais film d’arts martiaux, alors rebaptisé La dialectique peut-elle casser des briques?, pour placer dans la bouche des personnages les mots d’ordre de la gauche radicale, il tordait le sens de la production initiale au point de la rendre méconnaissable. De même, quand Guy Debord insérait, en 1973, dans sa version cinématographique de La société du spectacle une critique d’une séquence prise hors contexte de Pour qui sonne le glas? de Sam Wood, dans le but d’exemplifier le principe d’intransigeance en politique, il «détournait» le sens du film afin de lui donner de la fraîcheur, sinon de lui insuffler une signification radicalement nouvelle. Le détournement si prisé consistait alors, écrivait Debord, à faire violence au sens attesté des concepts, symboles et syntagmes figés de l’heure, pour que, plaqués dans un nouvel agencement, ils résonnent autrement. Il s’agissait, selon la lettre, de transférer dans un nouvel environnement «l’ancien noyau de vérité» d’une référence, sans y chercher la garantie d’un sens dont elle était à l’origine porteuse.

Aujourd’hui, Alexandre Gingras, auteur de remix, cet art de l’assemblage et du remontage d’images captées dans le domaine public, travaille dans le même esprit: tirer de références détournées le suc qui leur fera dire quelque chose de prégnant du point de vue politique. Or, c’est moins pour falsifier des références culturelles que l’intéressé les pille que pour révéler pratiquement tel quel le message dont elles sont porteuses. Il ne leur donne pas un sens différent, mais permet que, du nouveau montage, émerge le sens même, soudain rendu perceptible. Du coup, nous nous trouvons incités à remettre en cause l’idée convenue et commune que les médias de l’industrie culturelle nous mentent. Il appert au contraire qu’ils narrent souvent le monde sans fard, mais sur un mode hypnotique et stérile. Chez Gingras, message isn’t the medium anymore; il s’agit de détourner cette fois la phrase célèbre de Marshall McLuhan: le message perd son média d’origine. Soustraits à l’agencement routinier qui suscite l’écoute de type somnambulique – la déclaration politicienne du soir, la série télévisée d’après-souper, le cinéma de divertissement, l’affiche publicitaire –, le discours et l’image acquièrent du relief et choquent.

Cela est particulièrement clair dans le plus récent des courts-métrages de Gingras sur la présence des paradis fiscaux dans la culture grand public, illustrant, par force détournements, quelques observations que j’avais faites dans mon livre Offshore. Le point de départ de ce travail se situe aussi loin que chez Aristote. Dans la Poétique, le philosophe attique souligne que la fonction du poète tragique «est de dire non pas ce qui a réellement eu lieu, mais ce à quoi on peut s’attendre, ce qui peut se produire conformément à la vraisemblance ou à la nécessité». Cette théorie fameuse permet aujourd’hui d’expliquer pourquoi les réalisateurs d’un cinéma à grande diffusion, tout comme un ensemble de bédéistes européens ou d’auteurs de romans noirs, ont très rapidement, beaucoup plus prestement que les journalistes, les universitaires, les militants ou les politiques, intégré dans leurs travaux des références aux paradis fiscaux et autres législations de complaisance.

La déraison d’État

Pourquoi muselle-t-on les scientifiques canadiens?

Nous nous sommes bien fait avoir par les conservateurs. Par cette tactique qui consiste à enterrer les éléments faussement anodins d’un projet idéologique qui, à la fin, aura complètement réformé ou saccagé, d’une manière irréversible, les institutions publiques sous des termes techniques de budget, de projets de loi en liasse et de formules ambiguës utilisées lors d’annonces officielles. Et nulle part ailleurs qu’en sciences les dégâts n’auront été aussi importants, sans que le grand public en ait la moindre idée. Ce qui avait commencé par les manipulations honteuses des budgets en environnement s’est petit à petit transformé en une censure généralisée exercée sur des scientifiques canadiens. Un sondage de l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada révélait en 2013 que 25% des professionnels scientifiques des services publics canadiens avaient directement été victimes d’ingérence politique et avaient été forcés d’exclure ou de modifier les résultats d’études, de sorte qu’aujourd’hui, 90% de l’ensemble desdits scientifiques ne sont plus à l’aise de s’exprimer librement en public.

En 2014 au Canada, la communauté scientifique vit sous un régime autoritaire. Le silence lui est imposé et les menaces de purge de personnel ou de coupes budgétaires pèsent pour les organismes qui oseraient contrevenir à ce mot d’ordre. Comme si une telle censure n’était pas déjà le comble, une série de nouvelles apparemment banales ont fait apparaître tout au long de 2013 ce qui se révèle maintenant comme une entreprise concertée pour faire fermer des dizaines de bibliothèques publiques scientifiques canadiennes, chez Pêches et Océans Canada (sept bibliothèques sur les onze existantes), à Environnement Canada, mais aussi à Santé Canada, mettant potentiellement en péril la santé des Canadiens. Ces projets de fermetures avaient d’abord été annoncés comme des programmes de modernisation et de numérisation, mais aucun plan concret de numérisation n’a finalement été mis en place et, dans les faits, la plupart des ouvrages élagués ont été soit perdus lors de transferts de livres, soit carrément envoyés au dépotoir. À la fin, oubliant même ses promesses creuses, le ministre des Pêches a bêtement déclaré en janvier dernier que, de toute manière, personne n’utilisait ces bibliothèques!

L’obscurantisme du présent

Il n’est pas difficile de voir dans ce saccage des ressources publiques une volonté du Parti conservateur de mettre la communauté scientifique au pas et de l’empêcher de nuire aux politiques de dérégulation en matière d’énergie ou d’exploitation des ressources naturelles. Mais le délire de ces pauvres gouvernants abrutis par le néolibéralisme a pris depuis longtemps une dimension idéologique qui excède l’aveuglement économique et les manigances visant à transférer le pouvoir gouvernemental à l’entreprise privée. Le Ottawa Citizen révélait par exemple en 2012 que des données aussi triviales que celles provenant des relevés du Conseil national de Recherches Canada au sujet des quantités de neige étaient maintenant pratiquement inaccessibles, à cause d’une bureaucratie paranoïaque devant relayer chaque demande individuelle à un bureau ministériel. Le Parti conservateur du Canada a probablement dépassé le stade du ressentiment à l’égard du discours scientifique. Il est aujourd’hui engagé dans une révolution qui relève des fondements mêmes du rapport au savoir.

Si demain ne ressemble à rien

Les mots, comme les plantes, ont des racines.

Toute personne qui a emprunté une passerelle d’embarquement de l’aéroport de Dorval devrait avoir enregistré mentalement le sigle hsbc, ou au moins une des images, sinon un des messages accrochés sur les murailles des couloirs et sur les murs des salles d’embarquement. Un poisson? Une ville verte en bambou? Les trois matriochkas? Des pieds de bébé chaussés de richelieu ou de derby marron? Non? Personne ne se souvient? J’ai affaire à des lecteurs sans doute: «Votre banque partout dans le monde / The world’s local bank»? Ou encore: «Dans le futur, votre investissement immobilier s’organisera dès la naissance»? Ou mieux: «Rien ne ressemble à demain.» Et la cerise: «Les deux tiers des milliardaires dans le monde sont partis de rien.»

Mes amis voyageurs n’ont rien lu, rien vu, rien enregistré! Ça ne leur dit rien. Ni le sigle, ni les images, ni les messages. Et moi qui n’ai pris l’avion qu’une seule fois depuis que la Hongkong and Shanghai Banking Corporation a acquis «les droits exclusifs d’affichage publicitaire extérieur et intérieur pour toutes les passerelles d’embarquement de passagers déployées (sic) entre le terminal et les aéronefs, d’un bout à l’autre de l’aéroport», moi qui n’allais qu’à Rouyn-Noranda et pas du tout à Dubaï, c’est dans la salle d’embarquement que j’ai découvert la hsbc. Je ne comprenais rien à ses mes­sages ni à ses images, et c’était ce qui m’intéressait. Est-ce que je venais de changer de monde au moment même où j’allais toucher mon ancien monde à moi qu’est l’Abitibi? Je ne voyais pas dans quelle langue ça parlait, hsbc.

C’était comme lorsque le lecteur de nouvelles à Radio-Canada avait lu que «les filles sont plus rébarbatives aux sciences que les garçons» et que j’avais cherché dans quelle langue il était en train de parler. Là, en attente de l’embarquement pour Rouyn-Noranda et pas pour Cythère, je me disais que hsbc devait être un nouvel argot subliminal, un truc en bois forcément (langue de bois / langue d’aboi), et je cherchais à décoder. Je me suis adressée à un jeune homme tout équipé qui se faisait une scoliose sans s’en douter en pitonnant allègrement en face de moi: «Pardon monsieur… — C’est quoi? — Excusez-moi de vous déranger, mais le message sur le mur qui dit que dans le futur, votre investissement immobilier s’organisera dès la naissance, là, sur le mur, voyez? Ça veut dire quoi?» Il a eu un air souffrant en apercevant l’image des pieds de bébé dans les richelieus ou les derbys: «Rien. Ça veut rien dire.» Il a replongé dans son écran personnel. Il a relevé les yeux: «Moi, je me casse pas la tête. Quand je comprends rien, c’est juste que c’est pas pour moi.» Une minute plus tard, il a lu sur son écran: «Hongkong and Shanghai Banking Corporation détient les droits d’affichage de sa marque dans plus de cinquante aéroports, dans vingt-quatre pays, notamment…» Il s’est gratté la tête: «Ça me dit quand même quelque chose, attendez. hsbc, c’est pas la banque qui a dû verser un milliard sept cents millions de dollars us d’amende pour pouvoir continuer à crosser le monde entier?»