N° 306: Faire moins avec moins / Critique – Essai

Portraits de filles

Les encyclopédies atypiques de Martine Delvaux.

Les filles en série est une encyclopédie atypique et audacieuse recensant la somme des connaissances sur la condition d’être fille, Girlhood. Dix-huit chapitres bien tassés dans lesquels Martine Delvaux [collaboratice de Liberté, ndlr] établit la généalogie du féminin selon un paradigme qui parcourt l’histoire des femmes, de l’Antiquité au néolibéralisme contemporain. Ici, la forme est un acte de résistance contre l’uniformisation de l’identité féminine. La parution de cet essai n’est pas sans rappeler celui d’Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles (1974), qui avait connu un énorme succès lors de sa publication et qui est aujourd’hui considéré comme un ouvrage précurseur dans les études de genre.

La thèse de la pédagogue italienne sur l’éducation et la violence faite aux jeunes filles dès l’enfance n’est jamais austère. Ainsi en est-il du livre de Delvaux, écrit au plus près d’une expérience et d’une réflexion partagée avec la communauté universitaire et féministe. Comme Belotti, elle soutient que la culture encourage, par l’apprentissage forcé au conformisme, la transformation de la petite fille en une femme domptée et passive. Les deux essayistes soulèvent la même question: se soumettre ou se rebeller. En effet, dans cet ouvrage percutant et accessible, dédié aux filles de la grève de 2012, à ces lucioles ingouvernables qui, sur le terrain de la lutte, n’ont pas échappé aux dérives sexistes, Delvaux joint sa voix de romancière à celle de l’essayiste et de la professeure. Ses mots donnent la réplique aux images inorganiques des corps féminins, de la sérialité, et leur insufflent la lumière dont elles ont été privées. De natures mortes, elles deviennent des rebelles qui nous parlent moins du passé que du futur. Ces femmes encadrées, policées, incitent l’auteure à penser le féminisme d’aujourd’hui: «Est-il possible de défendre une singularité en tant que féministe et d’être quelconque, c’est-à-dire personne en particulier?» se demande-t-elle.

Dans Les filles en série, Delvaux raconte le roman de ces filles, l’actualise dans le temps tout en demeurant partagée entre deux désirs: tout d’abord, figer leur représentation en les décrivant et, par la suite, les faire revivre dans la trame de la révolte. Ce n’est donc pas un hasard si le livre s’ouvre et se referme sur le printemps 2012. Cet ouvrage met en perspective la figure des filles dans toute sa complexité et sa diversité: des Bunnies du président de l’empire Playboy Hugh Hefner à l’écrivaine Josée Yvon, la fée noire de la littérature québécoise qui décline les prénoms communs de ses anti-héroïnes dans la douleur.

Une banalité essentielle

D’ici, de mon balcon en haute ville, je peux presque apercevoir l’édifice qui porte son nom, en plein cœur du quartier Saint-Roch, où les toits du mail ont été retirés il y a quelques années pour laisser place au ciel. La pente est escarpée et ma vue est extraordinaire, sur les Laurentides au nord et, plus près, sur les nombreuses églises et les autoroutes, et aussi sur le fameux amphithéâtre, presque terminé. Ces enfants de ma vie est «prêté», me confirme l’ordinateur de la Bibliothèque Gabrielle-Roy. On m’aura coiffé au détour. Pendant que je regardais ailleurs, la vue peut-être, les belles rues sinueuses de Québec, un amoureux de Gabrielle se sera faufilé devant moi et aura agrippé le bouquin. Il s’en repaît quelque part dans Saint-Jean-Baptiste.

Pas grave, je me dis: ma blonde doit bien avoir un vieil exemplaire du cégep qui traîne dans ses boîtes de déménagement. Et, je me dis, trouver un vieux Boréal Compact tout corné et souligné par les stylos de mon amoureuse avant que je ne la connaisse, c’est aussi satisfaisant que louer une édition «définitive» dans un édifice qu’on a nommé en son honneur. Ce n’est pas la même symbolique, mais c’est une aussi belle symbolique.

Je n’ai pas toujours été un lecteur de Gabrielle Roy. Ça m’aura pris du temps avant de tomber dans son œuvre pour de bon. Plus jeune, je la trouvais ennuyante, plus vieux, je ne la trouvais pas assez spéciale. Ça aura pris un déménagement dans «son» quartier, à Saint-Henri, en 2008, pour me convaincre de lui donner une chance, à elle, à Florentine, à Christine, à Alexandre, et à tous les autres qu’elle a inventés. Depuis, je suis devenu un de ses grands admirateurs, de ceux qui parlent beaucoup d’elle aux gens, de ceux qui cherchent à convaincre qu’elle est bien plus que la romancière pastorale et prévisible que les histoires littéraires en ont faite en insistant sur sa grande sensibilité et sur le bruit des criquets qu’on peut entendre si on se penche sur certaines de ses pages manitobaines.

Gabrielle Roy

La souveraineté des petites gens

Sartre, dans son colossal livre sur Flaubert, a proféré la quasi-menace suivante: «On entre dans un mort comme dans un moulin.» Le pauvre Gustave ne se serait jamais remis d’une telle entrée par effraction. Sa postérité aussi sauvagement fréquentée par un tel agité du bocal, aux tendances gauchistes par-dessus le marché! C’est pourtant la règle du jeu dans la République des Lettres ®: une fois envolé aux cieux, il devient malheureusement plus ardu de contrôler son branding.

Ce sont les profs de cégep et de secondaire québécois qui se sont emparés de Gabrielle Roy, enseignant Bonheur d’occasion au moins autant que Maria Chapdelaine ou La Scouine. À peu près tout le monde a lu Gabrielle Roy, classique parmi les classiques, lecture normative par excellence. Est-ce à dire que son œuvre serait réductible à un classicisme didactique? Les choses ne sont pas si simples.

Il faut bien avouer que dans le cahier critique, et dans ce Rétroviseur qui le prolonge, nous parlons souvent des écrivains baroques et déjantés – ceux qui entrevoient l’usage du langage comme une forme de terrorisme, qui ne connaissent pas d’autre bombe qu’un livre. Il est vrai que de placer Gabrielle Roy dans notre panthéon, bien emmitouflée entre Hubert Aquin et Josée Yvon, peut surprendre. Ce choix naît d’une volonté de ne pas faire des adéquations trop simples entre audace formelle et invention politique. En effet, certaines œuvres réalistes figurent le monde social avec une acuité critique qui impose sa propre grammaire politique. Cette forme spécifique de réalisme ne constitue pas le penchant réactionnaire de la littérature: il prend plutôt en charge tous les rejetés de la société, en décrivant avec soin leurs conditions de vie, les revers répétés auxquels ils font face. Ces signes d’un passé opprimé parviennent aux lecteurs contemporains avec une telle clarté qu’ils éclairent leur propre réel.