N° 323: Économie / Dossier

Rebâtir les fondations

Décloisonner la maison pour reconstruire les liens que le capitalisme a consumés.

Depuis le début de la journée, Marilou pleure. Elle est inconsolable. Après s’être séparée et avoir vendu la maison d’une valeur de 899 000$ qu’elle possédait avec son ex-conjoint, la femme de 28 ans a fait démolir l’intérieur de sa nouvelle demeure, du reste en remarquable état, afin de la remodeler au goût du jour. Mais la livraison du nouveau plancher accuse du retard et son déménagement est prévu pour dans exactement trois semaines.

Quelques mois plus tard, en plein cœur de l’été 2018, la nouvelle égérie québécoise de l’art de la table, esthète passionnée par les déclinaisons de blancs, fait part de ses réflexions philosophiques sur son compte Instagram: «Faire du ménage, trier, épurer, offrir tout ce que je n’utilise pas et me donner la peine de réfléchir avant d’acheter quoi que ce soit de nouveau me fait tellement de bien. […] j’ai envie d’utiliser la petite voix que j’ai via @troisfoisparjour pour donner des idées et promouvoir un Noël minimaliste et le plus écologique possible dans quelques mois, autant pour la maison que dans la cuisine (yum).»

Il faut sans doute nous méfier de ces marchands qui semblent suggérer que notre qualité de vie dépend de l’agencement de notre tablier au fini de notre comptoir de cuisine quand ils disent aspirer à faire la promotion d’un mode de vie «le plus écologique possible». Mais ce serait oublier que Marilou ne représente qu’une simple tendance de plus dans l’univers de la consommation de masse. Et que le capitalisme s’accommode de tout, même des préoccupations environnementales, pour autant que celles-ci ne freinent pas l’envie que nous, simples consommateurs, avons de nous ruer vers les produits que le marché a à écouler. Nous achèterons la nappe en lin naturel et le plat à tarte en grès, jusqu’à ce que le minimalisme bohème que vend la marque Trois fois par jour soit à son tour détrôné par la mode que réussira à imposer dans nos demeures le prochain Ricardo.

N° 323: Économie / Éditorial

Lumière d’hiver

Au plus creux de novembre, coup de déprime à Liberté. Pourquoi le cacher? Après tout, ce sont bien des êtres humains – en l’occurrence, nous – qui animent les institutions, et comme nous espérons nous affranchir le plus possible du discours sur la productivité, nommer la vie émotionnelle et les limites de ceux qui accomplissent le travail revêt un caractère politique. Une petite déprime, donc. Au terme d’un automne intense, marqué par la publication du numéro Premiers Peuples (dont la réception a dépassé toutes nos attentes), puis du numéro sur l’hospitalité, les lancements, les événements ponctuels, la gestion quotidienne, la paperasse habituelle et la production du numéro que vous tenez entre vos mains, nous étions fatiguées. Le manque de luminosité, l’incertitude et la précarité, qui sont le lot de toute publication indépendante, pesaient plus lourd; or, le temps, lui, ne ralentit pas.

C’était au moment où le milieu littéraire se mobilisait contre la participation du géant Amazon au Prix littéraire des collégiens. Il était beau de voir le monde du livre protester contre ce manque de tact de la part de l’organisation du prix. Il faut d’ailleurs souligner le courage de Karoline Georges, Kevin Lambert, Jean-Christophe Réhel, Lula Carballo et Dominique Fortier, écrivains nommés cette année, qui sont montés au créneau. Il était en effet ironique, pour le dire poliment, qu’une entreprise comme Amazon veuille encourager les jeunes à découvrir la littérature alors que son modèle d’affaires érode les conditions mêmes de la production de celle-ci, accablant tous les acteurs de la chaîne du livre, surtout dans un petit pays comme le Québec.

Heureusement, la mobilisation a porté ses fruits et le partenariat avec Amazon a été annulé. On aurait envie de leur dire, à ces gros comme GAFA, qui échappent à l’impôt et imposent à leurs employés des conditions de travail indécentes, que leur effronterie n’a d’égal que notre détermination à y résister. Reste que cet épisode a souligné la précarité grandissante de notre condition, la rendant momentanément plus difficile à supporter. Ceux qui rament contre le courant sont en effet toujours en proie à l’épuisement, mais nous avons la chance de travailler dans «l’industrie culturelle», nous ne devrions pas nous plaindre. Malgré les moments de joie et de solidarité qui déjouent toutes nos attentes – nous en avons vécu plusieurs cet automne, entourées par notre précieuse communauté de collaborateurs et de lecteurs –, il reste cette impression que tout va trop vite, et que l’espoir se dissout dans l’enfilade des catastrophes et des mauvaises nouvelles de l’actualité, puis dans le constat sans cesse renouvelé qu’il y a tant à faire, que nous ne pouvons résister sur tous les fronts à la fois, et que Liberté, malgré le travail dévoué de ses auteurs, de ses collaborateurs et du comité éditorial (que nous saluons chaleureusement: saviez-vous que ses membres travaillent bénévolement? Sans le comité éditorial, Liberté n’existerait pas), n’est qu’un petit caillou dans la mare... Un caillou? Plutôt un grain de sable! La détermination de quelques Gaulois peut-elle faire le poids face aux assauts incessants et de tous acabits portés contre les liens sociaux?

Un record de ventes pour Liberté!

Lectrices, lecteurs, allô,

En ce temps gelé et neigeux, hostile à toute vie humaine et non-humaine, toutes les bonnes nouvelles sont bienvenues. Les rapports officiels de Diffusion Dimedia, notre diffuseur, sont clairs: le numéro «Premiers Peuples: cartographie d’une libération» a établi un record de vente historique à Liberté. Jamais dans l’histoire contemporaine de la revue nous n’aurons vendu autant d’exemplaires d’un numéro. Nous espérons toujours vous rejoindre, et cette fois, c’est mission accomplie.

Nous en profitons pour vous exprimer toute notre gratitude. Merci de nous acheter, de nous lire, de parler de nous à vos ami·es, de faire exister une communauté. Ce n’est pas uniquement le succès commercial du numéro qui nous réjouit; c’est aussi le fait que ce soit ce numéro en particulier, issu d’une démarche collaborative si singulière, qui ait le mieux fonctionné.