Dossier

Îlots urbains

À qui l’avenir de la ville?

L’élection de Valérie Plante en novembre dernier a soulevé l’enthousiasme dans plusieurs milieux de la métropole, mais aussi ailleurs au Québec. Avec Projet Montréal, il semblait que la «vraie gauche» arrivait au pouvoir à l’hôtel de ville. La mobilisation réelle (et si rare!) d’une large base militante, la prolifération des «J’appuie Valérie» sur les réseaux sociaux, laissaient entrevoir quelque chose comme le début d’un temps nouveau, une flambée d’espoir dans un contexte politique particulièrement morose. Depuis, la concrétisation de cet espoir se fait toujours attendre.

C’est bien ce que nous espérons de la ville aujourd’hui: une révolution. Car les villes apparaissent désormais comme des lieux d’engagement et d’intervention privilégiés. Des lieux de résistance contre les États dont les politiques, rendues aveugles par la lourdeur bureaucratique ou idéologique, sont considérées comme inhumaines. On n’a qu’à penser à ces villes américaines, dont San Francisco est un exemple célèbre, qui se réclament du statut de «ville refuge» (ou «ville sanctuaire») et accueillent les sans-papiers, refusant de collaborer avec la police pour les protéger de la répression du gouvernement fédéral. Que ce soit en matière d’immigration ou d’environnement, les villes font souvent bande à part. Le controversé maire de Bogotá, Enrique Peñalosa, nous revient aussi en mémoire, lui qui, entre 1998 et 2001, a radicalement transformé sa ville en créant un réseau de transport en commun et de pistes cyclables qui l’a conduit à réduire significativement la place accordée à la voiture. Il était d’ailleurs l’une des vedettes du documentaire Urbanized de Gary Hustwit. En 2011, ce film avait fait sensation pour avoir montré des métamorphoses urbaines parfois modestes mais toujours présentées comme salvatrices: des nouveaux complexes de logements abordables de Santiago (Chili) aux passerelles traversant les townships du Cap (Afrique du Sud), ces projets bouleversent de façon radicale la vie des humains qui y vivent. C’est bien ce qui cristallise la passion pour les métropoles qu’on observe aujourd’hui: la possibilité de faire de la politique à petite échelle, de forger des institutions à hauteur d’homme; l’idée que nous voulons, nous, citoyens, occuper immédiatement les lieux qui nous appartiennent, car c’est dans notre chair que nous vivons la ville.

Alors qu’elle a été longtemps boudée, condamnée à un lent déclin sous la pression des banlieues florissantes, la ville est devenue en ce début de XXIe siècle un objet investi de tous les fantasmes, surface de projection d’un futur habitable. Pourtant, certains accrocs dans cette vision idyllique apparaissent aujourd’hui à l’œil nu. Même si plusieurs villes à travers le monde tentent de coordonner leurs efforts, la force des États est difficile à contrer. À l’intérieur des villes mêmes, les initiatives communautaires se heurtent souvent à la rigidité des politiques publiques, et aux bulldozeurs des promoteurs immobiliers. En effet, les impératifs de développement économique ne s’accordent pas toujours aux rythmes de la vie de quartier. Les différentes acceptions du fameux concept de «qualité de vie» se recomposent selon les intérêts en jeu. L’investissement du «local» peut laisser perplexe quant aux effets réels de projets menés en vase clos. Peut-on vraiment transformer sa ville, une ruelle verte à la fois? Les décideurs semblent d’ailleurs donner dans toutes les directions, multipliant les incohérences et les dialogues de sourds, développant ici en s’inspirant de la vision d’une «ville à échelle humaine», et là en abandonnant des quartiers complets aux gros joueurs de l’immobilier. Mais ils ne sont pas les seuls à être travaillés par les contradictions.

De cet enthousiasme renouvelé pour la vie en ville résulte aussi l’embourgeoisement qui grignote à vitesse grand V les quartiers autrefois habités par les ouvriers, les immigrants et les artistes. Paradoxalement, ce qui d’un côté semble enrichir l’expérience urbaine – la multiplication des cafés indépendants, des bars de quartier et des micro-brasseries, des épiceries, qui dynamise le commerce de proximité et rend les rues et ruelles plus sécuritaires; la conversion en condos de larges pans du parc locatif, qui a permis à de jeunes familles (bien nanties) de devenir propriétaires sans migrer vers les banlieues – a d’un autre côté pour effets d’attiser la spéculation et de repousser les plus pauvres aux franges de ces quartiers, mais aussi de produire des versions plus «léchées» (aplanies et uniformisées) de ces milieux de vie autrefois bien distincts.

Notre dossier traduit ce statut incertain de la ville, les espoirs qu’elle suscite toujours, mais aussi les déceptions que son développement échevelé entraîne. Nos auteur.e.s nous proposent une vision de la ville informée par leur propre expérience, leurs parcours et leurs engagements. Nous les suivons dans cette ville vécue au passé et au présent, à bonne distance de toute planification totalitaire, de toute utopie rénovatrice. Ils esquissent une ville loin d’être parfaite, mais dans laquelle ils cherchent à s’inscrire, parfois péniblement, souvent temporairement. La lecture croisée de ces textes fait aussi apparaître un désir qui a toujours posé problème dans la ville moderne, celui de faire communauté, d’entrer en relation, avec les autres, avec l’Histoire. Encore plus, quand ce désir de «vivre-ensemble» et les valeurs qu’il sous-tend sont récupérés et détournés par certains politiciens et développeurs à leur profit. Le recours à l’imaginaire devient dans ce contexte une nouvelle façon de créer du lien, de retisser cette trame urbaine oubliée, malmenée. Le sujet trace des circuits et franchit des seuils, invente des jeux qui fonctionnent selon leurs propres règles, bricole l’espace urbain à la mesure de ses moyens. Il raconte la ville où nous vivons, avec ses enchantements et ses violences.

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