Du désir pour Dick

Dans les dernières années, le roman épistolaire à saveur autobiographique I Love Dick de l’écrivaine et cinéaste américaine Chris Kraus a connu un regain d’intérêt et de popularité. Alors que l’édition originale, publiée en 1997 par Semiotext(e), n’avait trouvé de réception qu’auprès d’un public restreint d’initiés, sa réédition en 2006, sa traduction en français en 2016, puis son adaptation en télésérie par la réalisatrice Jill Soloway la même année ont contribué à en faire une œuvre marquante pour une nouvelle génération de lecteurs et de lectrices. Sans doute surtout de lectrices, car le propos de ce texte hybride, qui allie écriture de l’intime et pensée théorique, a tout pour susciter l’intérêt d’un lectorat féministe.

À travers une série de lettres adressées à Dick, un universitaire ami de son mari pour qui elle a développé une déroutante attirance, le personnage de Chris, qui se présente comme le double de l’auteure, articule une réflexion sur l’expression du désir féminin, et déplore la difficulté, voire l’impossibilité, pour les femmes hétérosexuelles de trouver une forme d’agentivité à travers l’affirmation de leur sexualité. Alors que les personnes LGBTQ* sont parvenues à créer des espaces de socialisation et des communautés culturelles où sont revendiquées des identités et des pratiques marginales, quel potentiel d’émancipation reste-t-il à une femme qui est dévorée par l’envie d’être – le titre est peu subtil – fucked by a dick? Aux lettres rédigées par Chris, le fameux Dick ne répond jamais vraiment, sinon par des commentaires brefs et détachés, souvent empreints d’une pointe de condescendance, qui ne laissent voir aucune réciprocité, qui n’ouvrent pas à de réels dialogues, mais renvoient seulement la femme désirante à ses propres fantasmes. Cette correspondance à sens unique, qui se poursuit pendant plusieurs années et finit par prendre l’allure d’une performance littéraire, n’est ponctuée que de quelques rencontres en personne avec Dick. Ils ne couchent ensemble qu’une seule fois, au terme d’une soirée en tête-à-tête, après que Dick eut incité son admiratrice à formuler explicitement sa volonté de faire l’amour avec lui, puis répondu, l’air amusé: «Je ne dirais pas non...» Chris se voit alors prise dans une situation aliénante, une sorte d’impasse. Elle est animée par un désir des plus conventionnels – l’attirance irrépressible d’une femme pour un homme viril et ténébreux –, mais la posture dans laquelle elle se retrouve n’en est pas pour autant confortable. Ses envies n’ont rien de particulièrement subversif, mais la transparence et l’intensité avec lesquelles elle les exprime la rendent vulnérable, l’exposent à la dérision et à la suffisance de Dick.

Vingt ans après sa parution, le récit de Kraus semble encore d’actualité, et il n’est pas surprenant qu’il continue d’interpeller de jeunes féministes. L’écrivaine met en scène l’anxiété sociale que génèrent chez elle les soupers d’intellectuels auxquels elle se retrouve conviée par l’entremise de son mari avec un humour qui ne peut qu’inspirer n’importe quelle autre femme qui a déjà éprouvée des complexes similaires. Au fil de ses missives, qui prennent graduellement un ton plus essayistique, elle déploie un discours critique autour de la place des femmes dans le milieu de l’art – sur le traitement différencié, le manque de reconnaissance, la marginalisation systémique de leur travail – qui demeure malheureusement encore pertinent aujourd’hui. Mais la popularité renouvelée d’I Love Dick s’explique sans doute aussi par le fait que la réflexion de Kraus découle d’une sorte de paradoxe difficile à dépasser. Son récit traduit une angoisse, un malaise tabou, qui persiste chez beaucoup de femmes, et chez des féministes en particulier: celle de se sentir prisonnière d’un regard dont on cherche pourtant à se dissocier, d’en être victime, mais de le chercher, malgré tout. Il met en lumière l’espèce de pathétisme auquel on associe souvent les manifestations de la passion sexuelle et amoureuse chez les femmes, et plus encore lorsque ces sentiments sont orientés vers les hommes.

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