Critique – Cinéma

of the North. L’appropriation culturelle et la romance du «copyleft»

En mars 2016, dans la controverse entourant les projections de of the North de Dominic Gagnon, un collègue montréalais m’interpelle sur les médias sociaux afin d’exprimer ses réserves à propos d’une lettre ouverte de la National Indigenous Media Arts Coalition (NIMAC) que j’avais partagée sur Facebook. La lettre de la NIMAC manifestait sa solidarité envers les cinéastes et autres membres des communautés inuit qui condamnaient le film. La NIMAC affirmait que les lois sur le droit d’auteur n’avaient pas préséance «sur les protocoles et lois autochtones relativement au consentement et à la permission» (ma traduction). Pour la NIMAC, «le droit à l’autodétermination et à la survivance culturelle» s’exprime, entre autres façons, dans le refus des communautés à accorder un accès libre et sans condition à leur propriété intellectuelle.

of the North est le produit d’un processus d’«extraction» d’images vidéo du Nord et des Inuit, glanées par Gagnon sur le web, puis exploitées comme «ressources» (ou «capital esthétique») au service d’institutions et de pratiques filmiques, festivalières et cinéphiliques non autochtones, bénéficiaires (et parfois complices) d’un processus historique ininterrompu de colonisation ainsi que d’appropriation de la culture et des territoires autochtones. Cette controverse constitue un cas d’espèce, alors qu’un front commun de cinéastes, de cinéphiles, de critiques et d’institutions festivalières non autochtones firent de ce film le symbole d’une lutte pour la défense d’un espace public de dialogue «libre», démocratique et citoyen, sans égard au fait que l’accès privilégié à (et le contrôle de) cet espace public par les membres du groupe dominant a pour conditions de possibilité la poursuite contemporaine du colonialisme d’occupation (ou de peuplement) qui assoit cet espace de «liberté» par-dessus des territoires (et des rationalités politiques) autochtones.

Ma défense du concept d’autodétermination – dans la sphère filmique et médiatique autochtone, la chercheuse Seneca Michelle Raheja dirait «souveraineté visuelle» –, autorisant les communautés inuit à restreindre l’accès à la représentation, irrita les dispositions humanistes de mon collègue. Celui-ci suggérait que les cinéastes et militants inuit (et leurs alliés), cherchant à faire obstacle à la distribution du film, risquaient de se rendre complices d’une «logique commerciale, une logique de propriétaire (contrôle, prix et profit), une logique comptable». La résistance active contre la violence représentationnelle et l’extraction ethnographique de l’indigénéité comme capital symbolique en contexte colonial était alors imaginée (et produite) par mon interlocuteur comme acte antidémocratique, voire comme l’équivalent de certaines violences capitalistes: l’interruption mercantile d’une culture libre, en flux, accessible à tous, comprise par un certain allant-de-soi libéral comme condition de base pour l’innovation artistique et pour l’enrichissement ininterrompu d’une communauté multivocale, certes, mais d’une communauté d’abord et avant tout «humaine».

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