Critique – Scènes

Yves Sioui Durand et le théâtre de vérité

Yves Sioui Durand a le verbe franc et exigeant. Dans un échange publié en 2009 dans le collectif Aimititau! Parlons-nous!, il écrit: «Sans lucidité, aucun mûrissement de la conscience. Et sans conscience, disparition assurée! Nous sommes la génération d’un portage ultime avant que tout ne soit oublié à jamais!» C’est pour effectuer ce portage vers ce qu’il appelle un «territoire imaginaire autochtone» guérisseur et capable d’éveiller les consciences que Sioui Durand fonde la compagnie théâtrale Ondinnok en 1985 avec Catherine Joncas et feu John Blondin. Leur premier spectacle, intitulé Le porteur des peines du monde (1985), met en scène la quête mythologique libératrice d’un porteur, mi-homme mi-oiseau, qui traîne sur son dos sa propre mort et une lourde mémoire collective. Ce personnage est emblématique de la quête de Sioui Durand, pour qui la connaissance du passé, des ancêtres, du territoire et des récits des Premiers Peuples forme la base d’un futur libéré.

En plus d’inaugurer la première compagnie de théâtre autochtone professionnelle au Québec, Yves Sioui Durand sera acteur, auteur, metteur en scène et pédagogue. Son riche parcours est rendu encore plus impressionnant par des périodes de disette sur le plan du financement des arts autochtones et par l’isolement double auquel font souvent face les artistes autochtones francophones. En effet, comme le rapporte le comédien huron-wendat Charles Bender, ceux-ci se heurtent encore aujourd’hui à une première marginalité en lien avec leur identité autochtone et à une deuxième, linguistique cette fois, qui les isole d’importants réseaux artistiques autochtones anglophones en Amérique du Nord. S’ajoute la difficulté de rejoindre un public allochtone parfois récalcitrant ou épris de ce que Bruno Cornellier appelle «la chose indienne», c’est-à-dire cette indianité romantique, résolument passée, ce faux-fuyant fabriqué par la société dominante pour à la fois signaler son repentir colonial et réaffirmer sa souveraineté. En mettant en scène des figures autochtones complexes et contemporaines qui contredisent cette «chose indienne», Sioui Durand fait figure de pionnier. Son travail a ouvert la voie à une nouvelle génération d’artistes autochtones au Québec.

Bien que Sioui Durand ait aujourd’hui passé le flambeau d’Ondinnok à Dave Jenniss (Malécite) et à Leticia Vera (Nahua), il importe de donner à son travail la place qui lui revient dans le paysage artistique du Québec et des Amériques. En effet, si l’enjeu annoncé du théâtre d’Yves Sioui Durand n’est rien de moins que l’élaboration d’une identité culturelle autochtone contemporaine, son impact est plus vaste. Comme l’affirme le chercheur Jean-­François Côté, en excavant la mémoire collective autochtone des ancêtres jusqu’à aujourd’hui, c’est également l’inconscient de l’Amérique tout entière que Sioui Durand sonde depuis 30 ans. Il ne peut en être autrement puisque les destinées des Premiers Peuples et des populations allochtones issues du colonialisme de peuplement sont intimement, violemment liées. C’est cette rencontre dans son caractère continuel et irrésolu qu’explore Sioui Durand, provoquant sur scène une collision des corps et de leurs visions du monde.

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