Critique – Scènes

Danser les fantômes

Sur la scène contemporaine canadienne, la chorégraphe Lara Kramer se démarque par la radicalité et l’originalité de ses propositions, déjouant les attentes avec une démarche qui se détourne de la conception parfois réductrice que l’on peut avoir de l’art autochtone. Osant l’étrangeté et l’ambiguïté, l’artiste multidisciplinaire d’origine ojie-crie crée des œuvres symboliques et engagées, profondément incarnées. Racisme, colonialisme, appropriation culturelle, aliénation et hypocrisie politique sont explorés à la lumière de la résonance des corps, souvent dans la lenteur et le silence, activant les zones invisibles d’une histoire tragique. Les pièces de Kramer suscitent des réactions ambivalentes chez les Premiers Peuples. Dans l’Ouest canadien, l’artiste s’est fait reprocher par des spectateurs autochtones d’entretenir l’image misérabiliste qu’ont les Blancs des Premiers Peuples en rejouant leur souffrance sur la scène. Entre méditation et exorcisme, son œuvre plonge dans ce qui ne peut rester caché.

Articulant les dimensions personnelle et politique de manière fort habile, Kramer s’inspire de son histoire familiale depuis Fragments (2009), pièce forgée à partir des récits de sa mère sur les pensionnats indiens du Manitoba. C’est à partir du ventre, celui de sa lignée, et le sien, marqué par le vide hérité du génocide commis contre sa culture, qu’elle construit son œuvre. Pour préparer Fragments, elle a résidé dans un ancien pensionnat indien de Portage La Prairie afin de comprendre physiquement l’environnement où avait vécu sa mère, de s’imprégner des lieux chargés des traumatismes vécus, d’entrer en lien physiquement avec cet environnement.

Comment vivre avec la destruction en héritage? Comment réparer ce qui a été anéanti? Comment se réapproprier le territoire pillé? Hantée par les fantômes de ses ancêtres, à qui on a interdit de parler leur langue, de pratiquer leur culture, dont on a nié l’identité, violé le territoire au point de leur ôter leur source de vie, l’œuvre de Kramer est chargée de non-dits, d’une violence latente. Son art privilégie un langage viscéral, des expériences sensorielles souvent muettes, invitant le public à vivre et à sentir une réalité avant d’y réfléchir.

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