Dossier

Manifeste des Premiers Peuples

Préceptes d’une résurgence

Il faut cesser de pleurer sur l’épaule de celui qui nous a volé nos terres.

— Arthur Manuel

Ce manifeste est le résultat de cercles organisés avec des aînés, des sœurs et des frères des Premiers Peuples anishinaabe, atikamekw, eeyou, innu, mi’kmaw. Il est le résultat d’un processus qui, historiquement, fut considéré comme illégal et subversif. Ces cercles de délibération et de prise de décisions ont par le passé mené à l’emprisonnement, voire à la mort. Aujourd’hui, nous poursuivons ces modes de communication, de rassemblement et de gouvernance inclusive, où la riche parole de chacun et de chacune est considérée, respectée et intégrée dans la direction de notre grand canot. Ce manifeste constitue la preuve que nous sommes toujours là. Nous souhaitons aujourd’hui renforcer et revalider notre Innu tipenitemun, ou souveraineté ancestrale (anicinape: tipentamowin; eeyou: Tepentamun; atikamekw: Tiperitetan), porteur de nos savoirs et de nos lois. Ce manifeste raconte le chemin sur lequel nous marchons depuis des millénaires et que nous continuons à parcourir en dépit d’inlassables tentatives pour nous en détourner. Cette voie montre comment notre lien à Assi («La terre» en innu-aïmun2) est source de vie et combien notre rapport à notre passé demeure source de vérité.

Le régime destiné à nous anéantir mine depuis très longtemps notre capacité à décider pour nous-mêmes. Il invalide nos savoirs et nos lois. Ainsi, pour la tenue de ces cercles délibératifs – dont ce texte est un des résultats –, nous avons usé d’une méthode qui permet la libération des savoirs et leur traduction en actions pour un renforcement effectif de notre Innu tipenitemun, notre souveraineté ancestrale. Au sein de ces cercles, nous définissons les problèmes que nous considérons comme prioritaires et nous diagnostiquons ensemble les sources de ces réalités. Après avoir analysé collectivement ce qui détermine notre condition, nous réfléchissons aux solutions et aux visions qui pourront se traduire par des actions communes. Nos cercles recréent, par le fait même, des réseaux d’entraide et de coopération – qui furent jadis détruits au profit d’administrations coloniales – pour que nos actions collectives soient rendues possibles. Ils revalorisent le rôle de nos aînés et rétablissent les savoirs qu’ils portent et doivent transmettre à ceux qui sauront les recevoir.

Le Canada et les Premiers Peuples

De par les Amériques, le schisme s’agrandit entre les Premiers Peuples et les États coloniaux et leurs régimes. Le régime canadien, discriminatoire et ségrégationniste, a blessé les Premiers Peuples et continue de le faire, au point où l’espoir que certains d’entre nous, de génération en génération, avaient d’arriver un jour à le réformer s’est évanoui. La nature même des institutions coloniales, leurs origines, leur nature et leurs effets nous en ont convaincus: au Canada, le régime constitutionnel destiné aux Premiers Peuples ne peut être réformé.

Nous remettons en question les fondements mêmes des sociétés coloniales; leurs finalités, qui se sont révélées à nous à travers les siècles et qui nous apparaissent comme destructrices. Or, malgré des siècles de domination, nous savons la force de nos civilisations millénaires et de ce qu’elles véhiculent comme perspectives d’avenir. Les États coloniaux nous ont agressés, menti et ils continuent de le faire. La «civilisation et le progrès» n’ont apporté chez nous que la dévastation d’Assi et des cœurs. La rupture avec cette «Amérique» qui devait se constituer sur l’effacement de nos civilisations est complète, intérieure. La confiance est brisée, mais les consciences s’éveillent. Nous ne pouvons plus accepter la mutilation de ce qui est sacré pour nous.

En dépit des tentatives de réconciliation et des fausses politiques de justice – qui nous apparaissent désormais comme un simulacre visant à acquérir des avantages politiques –, nous constatons que l’esprit qui animait le système colonial et son élite opère toujours. La Couronne canadienne et les provinces gardent le cap avec une grande constance. Elles s’approprient Assi, exploitent les êtres et les personnes qui y vivent, subjuguant et dégradant les Premiers Peuples au nom du progrès et du développement économique. En dépit d’actes de reconnaissance symbolique par les gouvernements – afin de simuler la justice – et de rapprochements stratégiques avec les Premiers Peuples – afin de dissimuler l’usurpation –, rien ne change sur le fond. Le régime demeure intact. Les objectifs de subjugation et de dépossession du régime colonial canadien, qui inclut le Québec, sont figés. Immuables. L’ADN du Canada, du Québec, est colonial.

Comme plusieurs avant nous, nous avons tiré des conclusions. Après 500 ans de colonisation, d’évangélisation et 150 ans d’apartheid, nous connaissons bien la société qui nous domine, ses fantasmes, ses mythologies, ses angles morts et surtout ses limites. Après 400 ans à observer les sociétés européennes s’établir sur le continent, nous sommes les mieux placés pour affirmer que la vision de la nature, et de notre place au sein de ce monde, sur laquelle cette société est fondée est corrosive et intenable. Nos ancêtres avaient pourtant tenté de prévenir les nouveaux conquérants, en leur apprenant ce qui est requis pour vivre sur ces terres: écouter, connaître et respecter les lois émanant de la terre elle-même, faute de quoi on menace la vie humaine et la possibilité de se nourrir de la terre.

Misère spirituelle

Nous devons sauver nos cérémonies. Les cérémonies
nous ont aidés à nous comprendre et à interpréter
le monde des rêves.

— Frère eeyou

Enracinés dans la tradition judéo-chrétienne, les premiers énoncés philosophiques du projet d’expansion coloniale illimitée au XVe siècle ont associé la Raison et le Progrès à la «volonté de Dieu» et à l’idée que «nous pourrions devenir comme maîtres et possesseurs de la nature». La voie de l’expansion illimitée, de la recherche acharnée et perpétuelle du progrès, de la croissance, du développement économique, du profit financier et de la jouissance individuelle compromet l’ensemble des humains et du vivant. Cet imaginaire capitaliste, qui instrumentalise la nature ainsi que la possession arrogante et illégitime d’Assi, est, nous le pensons, motivé par un vide spirituel qui aveugle une grande partie des Amériques et mène à la mort. Les humains de «l’Occident» ont tué leur Dieu, puis transformé son souffle en raison dite «universelle». Ils ont construit des usines sur les cimetières. Le rapport au sens de la condition humaine a été corrompu, ne laissant qu’un trou, une béance, creusé par la douleur psychique et sociale. La mort elle-même est devenue une marchandise.

Notre crise planétaire, qui est à la fois environnementale et sociale, locale et mondiale, est une conséquence du projet d’expansion illimitée, du désir de possession et de contrôle de la nature. C’est pourtant avec encore plus de recherche scientifique et plus d’innovations techniques accroissant l’emprise sur la nature que les sociétés capitalistes croient pouvoir régler les problèmes qu’elles ont créés et qu’elles continuent d’aggraver. Or, à l’exception de quelques penseurs et de groupes militants marginalisés par la culture de masse et les médias, personne ne remet rationnellement en question cette quête de puissance.

Cette soif de domination rend aveugle. Comment ne pas voir que par la spoliation d’Assi et le gaspillage de ses richesses, c’est la dignité humaine de tous qui est menacée? Comment ne pas voir qu’en rompant notre lien avec Assi, c’est également notre lien avec l’autre que nous mutilons? Car les lois qui émergent de la terre nous enseignent avant tout le respect de tous les êtres qui l’habitent, de la vie qui l’anime, qu’elle abrite. Elles nous enseignent comment vivre sans détruire ce qui nous entoure, comment préserver toutes les formes de vie et continuer d’être guidés par l’esprit protecteur de nos ancêtres. Ainsi, ces lois, lorsqu’elles sont comprises et appliquées, génèrent de l’entraide, de l’empathie et de la solidarité avec nos semblables et les autres espèces. Elles génèrent de l’amour et chassent l’individualisme excessif, la compétition ou le désir d’accumulation. Nous avons aujourd’hui tous les moyens de changer le cours des choses afin d’éviter l’extinction. Mais il est nécessaire de repenser le monde sur d’autres fondements épistémologiques en prenant comme socle la terre et ce qu’elle porte, ainsi que la dignité humaine comme trésor. Il est temps de purger préjugés, peurs, colères et tout ce qui engorge nos cœurs et nos esprits. Il est temps de laisser couler de nouvelles sources en nous-mêmes, pour que le nid de notre être soit habité à nouveau par des esprits bienfaiteurs.

Le colonialisme intériorisé

Les aînés ont parlé. Ils ont été clairs. Pour nous libérer
de nos souffrances, nous devons dire nos vérités,
c’est à travers elles que nous nous guérirons.

— Aînée innu du Nitassinan

Le régime établi il y a 150 ans visait à former quelques «bons Indiens» volontaires pour faciliter l’assimilation complète des leurs en dirigeant des «conseils de bande» établis progressivement un peu partout sur les terres ancestrales. Ces «bons Indiens» existent désormais et dirigent certaines de nos communautés. Ils simulent la ressemblance avec la société dominante, croient en sa présumée supériorité, et perçoivent l’assimilation et la soumission à la culture coloniale, à ses institutions et à ses valeurs comme un progrès, une évolution. Un «bon Indien» est un Indien mort de l’intérieur, vidé de sa langue, de son esprit, de sa philosophie. Un «Indien simulé» est capable de réifier et donc de capitaliser Assi. Il est docile. Nous ne parlons pas avec mépris, mais dans un souci de vérité. Ces gens, nos frères et sœurs, sont aussi les victimes du régime et des structures qui les ont produits.

À partir d’un commandement général à l’oubli, ce régime a imposé aux Premiers Peuples une définition unique de l’identité, par le statut d’Indien. Il a infligé une fiction raciale comme unique rapport à soi qui visait, et cherche toujours, à éliminer progressivement toute forme de référent endogène, à rendre impossible l’autodéfinition, ainsi qu’à imposer un rapport à soi entièrement défini par la Couronne. Il a dicté un rapport restreint à la terre, en vertu du concept de «réserve», antinomique avec nos philosophies de la souveraineté ancestrale et qui a pour but notre déconnexion entière d’avec Assi. Il a mutilé sciemment nos conceptions de l’autodétermination, des modes de décision et de la diplomatie par l’intermédiaire des structures des conseils de bande, dont l’objectif demeure la domination, l’assimilation et le consentement à la cession de notre souveraineté ancestrale. Le régime de la Couronne canadienne destiné aux Premiers Peuples est fondé sur une politique de l’effacement, dont le génocide et les différents stratagèmes de déterritorialisation physique et culturelle illustrent les visées, soit l’éradication des Premiers Peuples et la prise d’Assi. Aujourd’hui, nous subissons entre nous les conséquences de ce système. Pour ces raisons, nous ne pouvons passer sous silence le fait que, dans plusieurs de nos communautés, une petite élite dirige nos institutions et profite du colonialisme. Cette élite négocie des traités en notre nom, signe des ententes sectorielles sans consulter ses membres, dévalorise les savoirs et les pouvoirs des aînés en les excluant des modes de gouvernance. Elle intimide les opposants qui osent critiquer son autoritarisme et remettre en question ses politiques et sa manière d’administrer les réserves.

Les femmes issues des Premiers Peuples vivent de grandes insécurités dans nos communautés et à l’extérieur de celles-ci. Avec leurs enfants, elles sont celles qui paient le prix le plus élevé de la violence coloniale. Elles souffrent au plus profond de leurs entrailles de la perte, de la disparition et de l’assassinat des membres de nos familles. Beaucoup d’entre elles ont perdu des enfants, des frères, des sœurs envoyés dans les pensionnats, disparus dans les hôpitaux ou enlevés par les services sociaux. Ces blessures sont lourdes à porter au quotidien et difficiles à guérir. Pourtant, les femmes n’ont jamais cessé de résister et de se battre; soutenir leur lutte est plus que jamais un devoir collectif. Assi est source de force, de guérison, de régénération. Elle est également source de souvenirs heureux, de nourriture, d’autonomie et d’une vie spirituelle puissante. Cependant, avec la destruction d’Assi et la contamination des lacs et des rivières pour des projets de développement hydro-électriques, miniers ou pétroliers – généralement entrepris de force ou par l’entremise d’ententes signées avec les dirigeants des conseils de bande (des structures étatiques et coloniales)  –, un autre parent proche nous est enlevé. C’est un deuil additionnel, immense que celui de voir, avec supplice, mourir notre relation millénaire fusionnelle avec Assi.

Si le régime constitutionnel ou l’apartheid canadien nous étrangle, les préjugés profondément enracinés au sein des cultures canadienne et québécoise nous blessent. Si les conceptions de la terre et de l’humain au fondement des régimes coloniaux, tout comme le type de développement qu’elles engendrent, sont antinomiques avec notre conception de la vie, il demeure que nous avons peu de pouvoir sur ces réalités. Elles nous accablent, nous affament, nous attristent et nous rendent misérables. Or, il est difficile, voire impossible, pour nous d’en changer les modalités. Notre pouvoir réel réside dans la compréhension que ce régime infernal est une construction, une pure production du colonialisme et qu’il n’a rien à voir avec ce que nous sommes vraiment. Il est temps de briser le colonialisme psychologique qui nous astreint, de détruire pour de bon ces idées fausses sur nous-mêmes afin d’embrasser enfin notre mémoire, nos lois et notre capacité collective à propulser et à diriger notre propre canot, et ce, sans céder Assi et sans nous soumettre aux exigences déraisonnables de l’État colonial, qu’il soit canadien ou québécois.

Là se révèle une grande révolte, une véritable révolution culturelle. L’heure est à la guérilla symbolique. Il faut changer le savoir que nous détenons sur nous-mêmes; cultiver l’idée que nous avons le potentiel de devenir ce que nous voulons être. Ne plus jamais être ce qui nous est imposé. Nous devons repenser nos institutions en puisant dans notre propre intelligence collective, nos récits et ce qui mérite d’être défendu plutôt que dans la vétuste grammaire coloniale et étatique.

La vision qui nous guide:
embrasser Assi et l’humanité

Le caribou est tellement respecté qu’il est considéré
comme celui qui contribue à la survie des Innu depuis
des millénaires. Plusieurs récits oraux Atanukan font référence à la relation de l’Innu avec Atik, dont l’histoire de l’homme caribou, de l’époque des grands chasseurs à aujourd’hui, le teweikan résonne pour le respect et la survie, pour communiquer directement avec le monde des rêves et des esprits.

— Frère innu du Nitassinan

Notre souveraineté, dans sa conception ancestrale de responsabilité, qui nous permet d’articuler nos rapports avec toute forme de vie ainsi qu’entre nous, est toujours opérante. Plusieurs d’entre nous n’ont jamais renoncé à leur obligation envers la terre et l’humanité. Nos philosophies sont toujours valables et leurs fondements épistémologiques sont des valeurs sûres pour évaluer le monde, ses institutions et préparer l’avenir. Pendant longtemps, on nous a réduits au silence, à l’effacement, en invalidant nos connaissances et notre désir de les partager, de les offrir, mais aussi notre manière de les mettre en action. Ces connaissances appartiennent à l’humanité; elles recèlent de grandes vérités sur notre monde et notre relation à lui, aux autres, à nous-mêmes. Aujourd’hui, nous souhaitons encore partager ces connaissances, que beaucoup d’entre nous portent en eux, qui nous aideront à faire des choix éclairés pour demain.

La prophétie anishinaabe des Sept feux enseigne qu’à l’ère du septième feu, nous devrons choisir entre la voie de la technologie et celle de la spiritualité. Il s’agira donc de faire le choix entre l’expansion illimitée et la domination de la nature ou la recherche d’un nouveau rapport au monde et à notre condition, dans l’humilité, le respect de la terre et de tout ce qui l’habite, ainsi que la reconnaissance qu’il y a plus grand que soi. La première voie est celle qui mène directement et irréversiblement à la destruction planétaire. La deuxième voie mènera au huitième feu, cercle de la réunion de l’humanité. Nous sommes présentement plongés au cœur de la fureur du septième feu; au cœur d’un brasier qui consume la terre, les peuples et toutes les espèces vivantes – oiseaux, animaux, poissons, insectes, végétaux. Il s’agit d’une crise planétaire, d’un empoisonnement de l’eau, de l’air, des sols, du vivant, du corps et des âmes. L’exploitation des puissances de vie par le feu du génie moderne corrompt tout; on extrait des entrailles de la terre ses richesses, on harnache les rivières, les fleuves, on rase les forêts. On défigure Assi. Le colonisateur est un faux savant qui ignore l’origine de son être et de ses actes, alors qu’il se prétend pourtant «maître et possesseur de la terre».

La deuxième voie de la prophétie est celle offerte par le huitième feu. On ne peut enchaîner l’élite de la société dominante et la contraindre à emprunter cette direction. Mais puisque nous sommes enchaînés à elle, que nous partageons le même destin planétaire, et que nous subirons les conséquences de son délire de puissance, de sa présence toxique sur Assi, nous pouvons l’entraîner dans notre mouvement vers le cercle du huitième feu. Il faudra retrouver le sens ancien d’être Innu, Humain. Donner un sens à la douloureuse histoire coloniale et accepter d’accueillir dans nos rêves les visions du monde de demain, celles d’une société à refonder. Nous devrons redonner à la terre ce qui lui fut pris sans son consentement, nourrir ce qui nous nourrit. Nous sommes, par l’héritage de nos ancêtres, les gardiens et gardiennes3 de Assi. Nous avons cette haute responsabilité de la protéger de la cession, entre autres par nos propres «dirigeants», et de la destruction; de la préparer à recevoir les générations à venir. Comme Premiers Peuples, notre responsabilité est de défendre la terre et ceux qui l’habitent. Cette éthique de respect et de générosité est le fondement même de notre philosophie.

Tshakapesh, un des héros mythiques des Premiers Peuples de la grande famille algonquienne, est de retour à travers le souffle des derniers aînés qui transmettent la mémoire vive de ses exploits d’autrefois et leur sagesse ancestrale, que le colonisateur a échoué à faire taire ou à faire tomber dans l’oubli. Tshakapesh est de retour pour une nouvelle épreuve, une épreuve si grande, si périlleuse, si difficile, si complexe, pleine de danger et tellement funeste qu’il ne pourra pas la surmonter seul, sans nous. Épreuve historique qu’on racontera comme la plus belle victoire des peuples, du peuple de Tshakapesh. Il devra défier le plus terrible des monstres, une créature insatiable qui se nourrit de la mort qu’elle sème.

Nous appelons Tshakapesh pour nous ressourcer grâce à ses récits créateurs de sens qui réhabilitent nos modes de vie en nous enseignant à bien vivre. Des récits qui nous montrent la voie d’un être humain conscient de sa participation cosmique à l’ensemble du vivant. Ce sont des récits de sagesse qui enseignent comment transformer la mort en cercle éternel de vie, qui régénèrent notre mémoire pour surmonter le génocide. Tshakapesh, orphelin né dans la mort, qui a guéri la peur de la mort, nous guide vers le huitième feu, nous aide à accomplir notre devoir sur Assi, menacée par la destruction industrielle. Ceci est notre responsabilité.

Respect envers la terre qui nous a fait vivre
et qui nous fera vivre

Notre langue est porteuse de précieuses informations
sur notre histoire et ce que nous sommes. Rétablir
nos toponymies va nous révéler les lieux que nous
habitions et nous aider à les réintégrer.

— Frère oji-cri

«Ne cédez jamais votre terre, recommandent les aînés aux plus jeunes, car c’est elle qui nous a fait vivre et qui vous fera vivre.» Depuis des temps immémoriaux, nos peuples propulsent et dirigent leurs canots, s’autodéterminent sur Assi dans le plus grand respect de tout ce qui vit. Nos langues portent en elles les mots pour parler des êtres animés et inanimés. Les lois transmises sur Assi nous expliquent de ne jamais trop prendre, d’agir avec frugalité, car nous devons veiller à la régénération, pour les générations futures. Nous devons prendre en considération les impacts écologiques et environnementaux de nos actions, de nos choix. Ces lois nous enseignent que l’équilibre de la nature est très fragile et que nous avons la responsabilité de le respecter et de le perpétuer. Cet équilibre doit également être respecté par tous les visiteurs qui s’introduisent sur Assi. Aujourd’hui encore, nous demandons aux gardiens et gardiennes d’Assi de nous y accueillir. Nous leur demandons la permission avant d’y entrer. Demander le consentement des gardiens et gardiennes est une pratique ancestrale fondamentale. Cela implique le respect d’Assi, de ses lois et des personnes qui en ont la responsabilité et qui la connaissent. Le principe du consentement s’étend à tout le règne du vivant. Nos cérémonies nous permettent d’entrer en communication avec l’esprit des animaux et de recevoir leurs offrandes.

Assi est la source de nos identités culturelles. Nos langues y sont nées et elle a enfanté nos cultures. Nous connaissons Assi parce que nos ancêtres y ont laissé leurs traces, y ont vécu et en ont partagé la mémoire. Ils nous ont transmis Assi dans l’état où ils l’avaient reçue eux-mêmes. Et nous avons à notre tour l’obligation de la transmettre aux générations futures. Elle est source de vie et doit rester source de vie. Assi est inaliénable – apu ataueian – pour nous, car elle a une valeur inestimable: nous ne pouvons pas vendre la vie. De la même manière, il est impossible de négocier notre responsabilité envers la terre, car ce sont nos familles que l’on met en péril. Ne serait-il pas inconcevable de demander à un père ou à une mère d’échanger sa responsabilité de parent contre de l’argent? En ce sens, nous saluons nos frères et nos sœurs maoris du Whanganui qui ont réussi, après 140 ans de luttes, à faire reconnaître au fleuve Whanganui des droits équivalents aux droits humains. Des gardiens et gardiennes furent nommés pour assurer la protection de ces droits. Pour nous, la terre, l’eau et l’air possèdent les mêmes droits à la vie, au respect de leur dignité et à la sécurité que tout être humain, car en eux réside la vie.

L’éthique du respect envers toute forme de vie

Avoir un bon esprit, avoir un bon cœur et promulguer de bonnes paroles, voilà la grande loi de la vie, plus puissante que n’importe quelle arme.

— Aîné mi’kmaw

Le respect de la vie implique de vivre en cohérence avec ses principes. Si Assi est vivante, alors nous devons faire en sorte de ne pas gaspiller ce qu’elle porte et de protéger les êtres les plus vulnérables. Il s’agit de préserver ce qui nous est offert, de ne pas prendre inutilement et d’être reconnaissants pour le don reçu. Le respect de la vie implique également de ne pas faire souffrir ce qui est vivant et de traiter avec dignité et bonté jusqu’aux plus fragiles formes de vie. Dans le respect de la terre nous partageons ce qui nous est offert, nous rendons généreusement ce qui nous est donné. Nos excès finissent toujours par nous revenir, d’une manière ou d’une autre. Aujourd’hui, la terre, les rivières, les océans, les différentes espèces, hurlent leur agonie, leur mutilation, et nous préviennent que l’espèce humaine est celle qui court le plus grand danger. Si nous perpétuons ces transgressions et ces abus envers la terre et la vie, c’est à notre propre anéantissement que nous contribuons. Un anéantissement qui passera par de grandes souffrances, des famines, la maladie, la guerre et la peur.

Par analogie, le respect de la vie implique le respect de la dignité humaine partout où elle se trouve. Non seulement doit-on protéger les droits fondamentaux des personnes, mais aussi défendre l’humanité dans son ensemble. Nous avons la responsabilité de partager équitablement nos richesses avec les autres, surtout les plus vulnérables, et d’assurer le bien-être de tous, au même titre que notre propre bien-être. Notre éthique du respect se prolonge dans les cérémonies et les rituels où nous entrons en relation avec l’esprit des ancêtres et ceux des animaux qui nous guident, nous transmettent leurs enseignements. Ces cérémonies nous permettent d’accéder au monde du rêve à travers lequel des vérités sont révélées et des solutions sont proposées. Notre éthique du respect envers toute forme de vie protège et célèbre la dignité des êtres. Or, la volonté de dominer la terre conduit irrémédiablement à l’oppression de l’humanité. La terre n’appartient à personne. Nous lui appartenons et c’est elle qui nous porte et portera les générations à venir.

Au cœur d’une révolution symbolique

Nos médecines sont présentes partout sur le territoire.
Nous devons respecter leur force pour jouir pleinement de leurs effets bénéfiques.

— Aîné mi’kmaw

Rétablir les paramètres de notre mémoire

Le Canada, le Québec, ou le «Nouveau Monde», s’est constitué aux dépens de nos peuples, par leur effacement et leur marginalisation. Les institutions coloniales nous ont forcés à renoncer à nos propres récits, à notre culture, à abandonner le cœur de nos identités. On nous parle aujourd’hui de réconciliation et on nous demande de parler de nos cultures, de raconter nos histoires. Ces histoires sont enfouies, cachées, et le trésor de nos mémoires culturelles est enseveli sous les mémoires traumatiques et des montagnes de souffrance. Si notre condition actuelle est une production et le fruit de 500 ans de colonialisme, nous avons besoin d’en faire le récit pour comprendre notre condition humaine aujourd’hui. Nous ne pouvons pas compter sur les sociétés québécoise et canadienne, ni sur les conseils de bande, pour nous accompagner dans ce processus, soit de comprendre jusqu’où et comment nos mémoires proches et anciennes sont assiégées, tout comme Assi.

Il est donc fondamental de créer des espaces de libération de la parole pour raconter nos récits de vie et les faire confluer vers une nouvelle trame collective. Ces mémoires, une fois enregistrées, peuvent être partagées, reçues, et ainsi revigorer nos consciences historiques. Nous pourrons alors nous délester du poids de nos traumatismes et de nos souffrances, accéder aux sources riches et rafraîchissantes de nos grandes traditions orales, patrimoine de l’humanité. Une fois réconciliés avec le sens de cette souffrance imposée, nous démolirons les barrages qui nous séparent de nos mémoires culturelles, de nos récits anciens et de la parole de nos aînés. Les initiatives et les moyens déployés, incluant la recherche, doivent concrètement redonner la parole aux gens eux-mêmes, à commencer par les aînés, et permettre de documenter nos traditions orales tout en les rendant accessibles, afin d’en faire des points de référence valables pour le présent et l’avenir.

Revalider notre philosophie du droit
et actualiser nos récits anciens

Nous connaissons nos philosophies et nos traditions juridiques. Nous savons aussi qu’elles ne sont pas respectées par les États canadien et québécois. Leur reconnaissance ne constitue qu’un pluralisme de façade. Nous savons aussi que l’avenir sera constitué à partir de nos philosophies du droit; leur invalidation ne peut plus durer.

Une grande révolution est présentement en cours sur le plan juridique. Cette transformation de fond ne concerne pas seulement les Premiers Peuples, même si ce sont eux qui l’amorcent en rétablissant leurs récits anciens, leurs chants, leurs danses, leurs observations de la nature comme sources du droit. Notre conception du droit est riche et porteuse de solutions concrètes pour l’environnement et l’humanité. Elle porte l’idée que la terre elle-même est source de loi et que l’humain y a accès par l’observation de la nature, de la diversité des vies qu’elle fait naître et abrite. Nos traditions orales, nos récits anciens, sont la condensation de milliers d’années d’observation et d’écoute attentive d’Assi, des animaux, des plantes, et de tous les éléments de la nature. C’est la terre qui nous enseigne le droit, qui est notre grand livre des lois, et nos récits sont des leçons. Ils contiennent des règles claires, des principes et des valeurs pour configurer nos rapports avec Assi, mais aussi entre nous. Tout est encore là.

Plusieurs Premiers Peuples au Canada et ailleurs dans les Amériques et à travers le monde rétablissent leurs récits comme boussole pour diriger leurs sociétés, développer leurs institutions, résoudre leurs problèmes et leurs conflits, faire justice, éduquer et entrer en relation avec les autres peuples. Il est donc révolutionnaire de changer la perception que nous avons de nos propres savoirs, qui ont été invalidés, minimisés, réduits à des contes sans valeurs, alors qu’ils portent les plus anciennes et puissantes traditions juridiques de l’humanité. En ce sens, il n’est pas question de réforme mais bien de révolution. Et cette révolution passera par la mise en œuvre, par nous-mêmes, d’un modèle endogène d’autodétermination et de souveraineté ancestrale se déclinant dans une gamme d’actions individuelles et collectives. Le travail de transition devra se concentrer en priorité sur la déconstruction des catégories imposées par le régime colonial, afin d’y substituer des conceptions enracinées dans nos philosophies:

Statut d’Indien: redéfinir et repenser notre lien à l’identité et à la citoyenneté;

Réserve: repenser notre rapport à Assi et rétablir notre souveraineté ancestrale comme fondement de nos interactions avec la terre;

Conseil de bande: imaginer le monde post-réserve et repenser notre autodétermination et nos modes de gouvernance à partir de nos valeurs millénaires de respect, d’égalité et de recherche du consensus.

Diriger et propulser notre propre canot: pour
une autodétermination endogène et effective

L’autodétermination, ou notre capacité à propulser et à diriger notre propre canot, ne peut être soutenue par l’État qui l’étouffe. Elle ne peut être opérationnalisée que par nous-mêmes. Le problème de l’autodétermination des Premiers Peuples n’est plus lié à sa reconnaissance par les États coloniaux, mais à sa définition par les Premiers Peuples eux-mêmes dans leurs langues et en fonction de leurs besoins véritables. C’est par l’art du consensus et l’affirmation effective et pratique des concepts ancestraux que nous acquerrons une nouvelle puissance. Au fond, l’enjeu central concerne la décolonisation psychologique des acteurs eux-mêmes; le rétablissement de nos conceptions et de nos savoirs comme points de référence valables. Seront alors possibles l’affirmation de nouveaux modèles de prise de décisions et l’émergence d’un réel consentement collectif. Il s’agit de construire un modèle fondé sur des conceptions ancestrales capable d’orienter vers de nouvelles fins les outils du monde contemporain, ses technologies politiques et ses dispositifs sociaux. Ce qui est fondamental, c’est la constitution d’un consensus quant aux finalités des institutions, dont la protection de la dignité et de la liberté humaine. Ce n’est pas le temps de baisser les bras, de s’en remettre au régime et aux conceptions qui, justement, ont produit l’état actuel du monde, sur le plan humain et écologique. L’élite coloniale est dépassée, impertinente, lorsqu’elle nous propose de nous conformer à ses exigences pour améliorer notre sort. C’est plutôt la société dominante qui a besoin de nos orientations, de notre éthique de la vie et de la terre pour sortir du marasme dans lequel elle nous a plongés.

Se soucier des nouvelles générations
et les soutenir

Les jeunes issus des Premiers Peuples constituent des forces de transformation incomparables. Ils sont autant conscients des enjeux auxquels nos peuples sont confrontés que des défis planétaires, et leur nombre a le potentiel d’amorcer un mouvement d’une grande ampleur. Orientés par la parole des aînés, des récits et des valeurs, ils pourront être des acteurs de premier ordre dans la réalisation de notre autodétermination intégrale. Ils vivent partagés entre deux mondes qui, grâce à eux, peuvent se rejoindre. Que ce soit par l’expérimentation de nouvelles façons de vivre au Nutshimit (la vie en forêt), par leur participation à des actions et à des projets concrets d’autodétermination fondés sur les valeurs de respect et de bienveillance au sein de leur communauté ou par de nouvelles possibilités de coopération internationale, les jeunes portent l’espoir des Premiers Peuples entre leurs mains. Créons des occasions de transmission intergénérationnelle pour qu’ils retrouvent leurs ancêtres et leurs aînés, et qu’ils reçoivent leurs enseignements. Générons des espaces d’échanges, où les enjeux les plus importants pour eux et les futures générations seront abordés et où des projets concrets d’autonomisation seront planifiés et mis en œuvre. Il est crucial d’échanger avec d’autres peuples au Canada et ailleurs dans le monde afin de comprendre comment les expériences liées au colonialisme nous sont communes. Il sera, dès lors, possible de partager des savoirs et des solutions pour une véritable libération des esprits et permettre l’émergence d’un imaginaire assez fécond pour détruire les barbelés.

Notre humanité, notre terre, recèlent des trésors insoupçonnés, des vérités et des connaissances. Malgré la souffrance, l’humiliation et la violence, nous continuerons d’y accéder et de les redécouvrir. Cependant, nous devrons respecter certains principes fondamentaux qui guideront notre quête. Ces principes, nos frères et sœurs anishinaabeg les expriment dans Mino-Bimaadiziwin, «la voie de la bonne vie» ou «vivre de la bonne façon». Mino-Bimaadiziwin rejoint les philosophies de beaucoup de Premiers Peuples. C’est une vision du monde portée par la bienveillance du cœur et de l’esprit, par la vérité et l’honnêteté, par le courage et l’humilité envers la terre et nos semblables. Ces valeurs, lorsqu’elles sont honorées dans toutes nos relations, nous révèlent les plus grandes beautés et vérités de notre univers. Ce sont ces principes qui guident notre révolution symbolique en marche, celle qui nous mènera vers une plus grande justice envers notre terre nourricière et l’humanité qui la défendra. Un mode de vie cohérent à chaque instant avec tout ce qui rend la vie sur terre possible.


1. Mot innu-aïmun qui signifie «Respectons la Terre-Mère».
2. Entre autres, les Anicinapek la nomment Aki, les Eeyouch Aski, les Atikamekokw Askiriw.
3. Ka kanawetak aki ou ka nakatcitotc aki pour les Anicinapek, kanawentak aski pour les Eeyouch, Ka nanakatcitat askiriw pour les Atikamekokw, etc.

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