Rétroviseur

Des deux côtés du chemin de Chambly

Dans Malaise dans la culture, Freud utilise une comparaison pour expliquer le caractère non stratifié du «passé d’une âme» humaine: «Imaginons [que Rome] ne soit point un lieu d’habitations humaines, mais un être psychique au passé aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s’est une fois produit ne serait perdu, et où toutes les phases récentes de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes.» Le choix de la ville éternelle ne surprend guère. L’histoire y est lourde. Plus étonnant serait le choix d’une ville comme Longueuil. Imaginons, par exemple, que Freud traite du chemin de Chambly: au nord, au coin de la rue Saint-Charles, il y aurait l’actuelle cocathédrale Saint-Antoine-de-Padoue, construite à la fin du dix-neuvième siècle, mais également le fort de Longueuil, construit en 1695, occupé par les Américains en 1775 puis démoli en 1810. Au coin de la rue de Gentilly, il y aurait le Tim Hortons actuel ainsi que la barrière de péage du dix-huitième siècle, laquelle aurait inspiré Cornelius Krieghoff pour certaines des ses toiles. Plus au sud, au coin de la rue Brodeur, il y aurait un restaurant vietnamien et des patriotes embusqués, attendant le passage d’un convoi militaire pour libérer deux des leurs. Vous verriez tout ça en même temps. Vous auriez aussi une clinique médicale située au 1285, chemin de Chambly. Vous seriez Jacques Ferron, l’auteur des Historiettes.

Ce recueil a paru en 1969 et regroupe des textes publiés en revue entre 1957 et 1969. Leur trait commun: l’histoire nationale, de Jacques Cartier à Claude Wagner, et les fausses idoles qu’il faut savoir jeter par terre. Première victime: Jérôme Le Royer de la Dauversière, responsable français de la fondation de Montréal, en attente de béatification. Aux dernières nouvelles, le 6 juillet 2007, Benoît XVI a reconnu ses vertus héroïques. Mais, pour Ferron, il faudrait plutôt parler de saint Tartuffe: à l’en croire, De la Dauversière aurait été le modèle du personnage de Molière. La littérature et la Nouvelle-France font bon ménage chez Ferron, on le verra. Déboulonnage en règle, aussi, pour Dollard des Ormeaux, que Ferron ne lâche guère depuis le début des années 1960: «On le poussa sur le piédestal que les Patriotes avaient préparé. C’était vers 1920, dans une sorte de trou qui puait la décomposition de tout un peuple. Nous n’en sommes pas encore sortis.» Ferron va dans tous les sens de l’histoire, sans souci pour la chronologie, sans s’excuser, non plus, auprès des historiens patentés qu’il varlope partout dans son recueil. Toutes les époques sont là en même temps, comme ce chemin de Chambly où le vif et le mort n’existent plus, mais où il y a une sorte de simultanéité spatiale que seule la fiction peut imaginer.

Cela revient-il à affirmer que, si l’on veut comprendre l’histoire du Québec, les textes de Frégault, Trudel et Groulx, les usual suspects de Ferron, ne valent pas grand-chose si on les compare aux fictions? Ce serait court. Parlons plutôt d’une autre voie qui pourra rejoindre celle des historiens, sans que l’on sache vraiment qui a pris le bon chemin et qui arrivera le premier à l’on ne sait trop quel but.

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