Rétroviseur

Pour la suite du monde?

Vous avez déjà trente-sept ans et vous lisez pour la première fois Jacques Ferron. D’instinct, vous vous êtes tenue à l’écart de cette écriture dont on vous a dit qu’elle était échevelée, déconcertante. Vous jugiez que le monde était assez compliqué comme ça. Et puis, un jour que le soleil était encore haut et que vous marchiez à la campagne au bras d’un ami, Jacques Ferron a surgi dans la conversation. Cet ami vous a demandé si vous aviez déjà lu «Le chant des sali­caires», l’histoire d’un médecin populaire, écrivain de cinquante ans, qui est soudainement pris d’une grande fatigue de vivre et qui, en songeant au suicide de deux poètes, Claude Gauvreau et le jeune Sauvageau, s’inquiète de l’héritage qu’il va laisser aux jeunes gens de son pays. L’ami a ajouté: «Des salicaires qui chantent! N’est-ce pas une belle idée?» Cela a résonné à vos oreilles comme un chant tragique, désespéré, et vous n’avez pas trop compris ce que les salicaires venaient faire là-dedans.

Vous découvrez que votre ami vous a induite en erreur, que le texte de Ferron s’intitule tout bonnement «Les salicaires», et que celles-ci, loin de chanter, sont flétries dans le regard du médecin «accablé par le poids du jour». Lui qui n’a jamais été effrayé par la mort, «arc de triomphe de [son] salut», pensant pouvoir s’acquitter convenablement de son devoir qui consiste à «laisser le monde plus beau [qu’il] ne [l’a] trouvé», le voici qui se tient seul, avec son chien exubérant, au milieu d’une colonie de salicaires, devant les spectres de «deux confrères qui [ont] tout risqué» pour la littérature. Qu’a-t-il fait, lui? Qui est-il? Il se sent «ignoble» comme le vieux roi mort du Danemark, réapparaissant à son fils Hamlet et lui demandant de le venger:

Certes, vous ne demandiez pas vengeance, vous en aviez contre l’héritage que vous laissiez, vous en aviez contre vous-même. Après avoir pensé que vous rendiez plus que vous n’aviez reçu, que vous aviez amélioré votre pays et le monde, vous pensiez le contraire, que par la brouille, la chicane et les disputes vous vous étiez abusé, amoindrissant l’héritage, et que vous aviez vécu de l’écume de la vie, en demeurant citoyen indolent et respectueux, content d’un laisser-faire qui vous maintenait dans vos privilèges, complice d’un régime qui avait amoindri votre pays. Qu’aviez-vous fait pour le Danemark?

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