Rétroviseur

En relisant Victor Hugo

«C’est plate, mais c’est comme ça!»

En relisant ce poème des Contemplations dans lequel Victor Hugo raconte ses souvenirs d’écolier, je ne pensais pas que j’allais moi-même me replonger dans les miens. Certes, un fossé sépare le lycée Louis-le-Grand, qui s’étend entre le jardin du Luxembourg et le Panthéon, en plein cœur du Quartier latin, et l’école primaire Saint-Gérard, évachée à l’ombre de l’autoroute Métropolitaine, dans Villeray (ancien quartier populaire maintenant embourgeoisé). Nous avons, Victor et moi, fréquenté des classes bien distinctes. Mais le plat portrait que le poète peint de ses professeurs de l’époque n’a pas manqué de ramener à ma conscience la masse de piètres «Meussieurs» et de mièvres «Madames» qu’un ministère méprit pour des «Maîtres» et des «Maîtresses». Quelqu’un, quelque part, leur avait confié une tâche (tâche des plus nobles, des plus délicates, des plus décisives, des plus exaltantes aussi) qui ne fut pas honorée: transmettre le savoir, générer l’envie d’apprendre, exciter chacun à se dépasser. L’enseignement dont se souvient Hugo, et qui sévissait en France au début du XIXe siècle, n’est donc pas sans lien avec celui qu’on subissait – et qu’on subit encore – au Québec: un enseignement terne, fade, ennuyant, dépourvu de joie et de plaisir, un enseignement reposant sur l’humiliation et la punition – sur la «correction» –, et qui nous prépare à tout sauf à penser, à développer notre sens critique, à exercer notre jugement et à remettre les structures mêmes qui le permettent en question.

C’est en relisant «À propos d’Horace» que je me suis rappelé cette phrase, meuglée par mes «Maîtres» et mes «Maîtresses» quand j’avais l’audace de leur demander pourquoi on apprenait les provinces du Canada, les tables de multiplication ou les règles d’accord du participe passé: «C’est plate, mais c’est comme ça!» Je me suis rappelé que j’avais demandé pourquoi, plutôt que de faire une recherche sur le cinéma des premiers temps (qui me passionnait), j’avais dû en faire une sur les fleurs (dont je me foutais). Je me suis rappelé que j’avais demandé pourquoi «course» n’était pas un verbe puisqu’il marquait une action et pourquoi «dormir» en était un puisqu’on ne faisait rien quand on dormait. Je me suis rappelé que j’avais demandé qui était venu en premier, Adam et Ève (dont on nous avait bourré le crâne, le matin) ou les hommes des cavernes (dont on nous avait montré un livre d’images, l’après-midi). Et je me suis rappelé cette réponse – «C’est plate, mais c’est comme ça!» –, éraillée chaque fois comme un démotivant leitmotiv. Réponse aussi péremptoire que pathétique qui trahissait le refus du dialogue, la crainte du questionnement, la démission de la pensée, fait d’autant plus atterrant qu’elle sourdait de la bouche de ceux et celles qui devaient, justement, l’encourager (le dialogue), le valoriser (le questionnement), l’affermir (la pensée), de ceux et celles qui devaient me servir d’exemple et me tenir lieu de modèles, de ceux et celles grâce à qui, en somme, j’aurais dû devenir un citoyen épanoui et responsable. Non. On me faisait comprendre qu’il n’est pas important de savoir. «C’est plate, mais c’est comme ça!»

En relisant cet incipit,

Marchands de grec! marchands
de latin! cuistres! dogues!
Philistins! magisters! je vous hais, pédagogues!
Car, dans votre aplomb grave,
infaillible, hébété,
Vous niez l’idéal, la grâce et
la beauté! [...]
Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout!

je n’ai pu m’empêcher de passer en revue ce défilé de «Maîtres» et de «Maîtresses» – qui ne connaissaient ni le grec ni le latin, sans doute pas l’anglais et à peine le français (eussent-ils et eussent-elles pu m’expliquer l’utilisation du conditionnel passé 2e forme que je me fusse incliné) – et de les maudire derechef. Seule notre ingénuité leur donnait de l’autorité. Aujourd’hui, ce n’est pas le peu de connaissances que ces profs possédaient que j’exècre, mais le peu d’excitation que leur enseignement suscitait que je condamne. Il suffit d’avoir lu Le maître ignorant de Jacques Rancière pour admettre qu’on peut bien enseigner ce qu’on ne connaît pas. Que ces profs ne connussent rien à rien est une chose, qu’ils nous rabrouassent sans arrêt et ne nous aiguillonnassent point en est une autre. «Je vous hais, pédagogues! car, lance Hugo, vous ignorez tout!» Ces «Maîtres(ses)» ignoraient tout, non seulement à la matière enseignée, mais aussi à la manière de l’enseigner.

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Jean-Marc Limoges est détenteur d’un doctorat en littérature et arts de la scène et de l’écran. Il enseigne la littérature, le cinéma et la sémiologie. Il est membre du comité éditorial de la revue Liberté.