Critique – Cinéma

Je ne suis pas une croquette

Autopsie d’un jeune et précaire cinéma québécois qui refuse obstinément de passer par la moulinette subventionnaire. Les films d’Olivier Godin, de Sophie Bédard Marcotte et de Charles-André Coderre.

Ne souhaitant pas refermer le cinéma québécois sur lui-même, espérant l’ouvrir à ce qu’il possède mais dont il ne se préoccupe pas, visant trois cinéastes aux styles protéiformes qu’une même fragilité rassemble pourtant, je propose un balisage qui redoute les vagues et repousse les frontières.

De cette fragilité, il faut d’abord se méfier. Qualifier ces cinéastes de «fragiles» pour décrire la facture périlleuse qui les relie risquerait d’ébranler leurs œuvres, mais de fragilité il semble essentiel de parler, tant leur cinéma marginalisé est l’espace de travail d’une mise en péril des matières de l’expression cinématographique. Olivier Godin, Sophie Bédard Marcotte et Charles-André Coderre sont trois cinéastes fragiles en apparence parce qu’ils refusent les structures narratives traditionnelles, parce que leurs films ne répondent pas aux demandes éculées des instances publiques, parce qu’ils font des films au Québec sans faire de films sur le Québec. Et néanmoins, ils persistent à exister, en toute précarité.

Loin de moi l’idée de leur imposer l’exemplarité d’une nouvelle génération qu’ils représenteraient. Les débuts de Kalina Bertin (Manic), Vincent Biron (Prank), Sophie Dupuis (Chien de garde), Sophie Goyette (Mes nuits feront écho), Ian Lagarde (All You Can Eat Buddha), Karl Lemieux (Maudite poutine), Samuel Matteau (Ailleurs) ou Pascal Plante (Les faux tatouages) font poindre la promesse d’un cinéma québécois décomplexé. Seul le chemin que s’inventent nos trois cinéastes afin de quitter les terrains connus de notre cinéma les distingue de cette enthousiasmante cohorte. Refusant de payer la dette de ceux qui les ont précédés (sinon en s’interdisant les tons gris et les derrières de tête), ils rénovent notre imaginaire tout en transcendant la pauvreté qui les ronge, et existent, malgré tout, en marge des normes du système. Pour eux compte uniquement le désir de filmer, de raconter, puis de mettre en scène le désir même de filmer, de raconter et de mettre en scène.

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