Critique – Scènes

Le monde à nos portes

Sur les pas de l’Internationale situationniste, fondée par l’écrivain révolutionnaire et grand marcheur Guy Debord en 1957, Jean-François Nadeau retrouve Stéfan Boucher, trois ans après Tungstène de bile, et ensemble ils entament leur propre dérive dans un coin de Montréal avec Nos ghettos. Dépoussiérant cette (dé)marche héritée de la psychogéographie, ils sortent dans la rue, répertorient les commerces des alentours, saisissent le choc des «unités d’ambiances» et l’impact du spectacle citadin sur les affects et les comportements. Leur entreprise localisée de «réappropriation de l’espace urbain par l’imaginaire» passe par une lecture affective et critique de la ville. Ils se décrivent eux-mêmes comme partant à l’assaut du «désastre urbanistique» autant que de «l’imposture des bien-pensants» du vivre-ensemble, sis en plein cœur du quartier Rosemont–La Petite-Patrie.

La rue Bélanger ceinture au nord cet arrondissement montréalais, voisin de Villeray, le troisième en matière de superficie et de population avec une densité de près de 10 000 habitants par km2, selon le profil officiel de la Ville de Montréal établi au dernier recensement, en 2016. S’étendant de la Petite-Italie au Nouveau-Rosemont, au coin de la 2e Avenue et un peu au sud du Petit Maghreb, commence ce que l’auteur et comédien décrit comme l’un des innombrables ghettos du paysage urbain moderne, à la porte de son logement.

Le titre érige d’emblée un mur de la honte qu’il sera difficile d’abattre. Il y a eu les ghettos européens où les populations juives étaient cantonnées, déjà sous l’Inquisition au XIIIe siècle en Italie, en France ou en Espagne, et jusqu’aux premières heures des horreurs concentrationnaires nazies. De nos jours, les villes nord-américaines connaissent encore une forte segmentation, et des enclaves de précarité persistent avec les ghettos noirs ou portoricains, excentrés et confinés. Répertoriant ces exemples, le sociologue Loïc Wacquant a décrit «les deux visages du ghetto», soit l’exploitation économique d’une part et l’ostracisation sociale d’autre part, exercées par une collectivité dominante à l’encontre de minorités racisées. Un ghetto n’est rien de moins qu’une hiérarchisation spatiale violente.

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