Critique – Littérature

Une femme qui regarde les hommes regarder les femmes

C’est l’histoire d’un homme: son âge n’est pas précisé mais il ne perd pas encore ses cheveux. Il est blanc, svelte, artiste et probablement cultivé. Il n’a pas de nom, si bien qu’on peut facilement y projeter un archétype masculin. Il s’adresse à nous, lectrices et lecteurs, il va se confier à nous. Sa souffrance personnelle? Les passantes étendent leur beauté devant lui et le tentent. Son épouse dort trop longtemps le matin alors il s’ennuie d’elle et part à la rencontre d’autres femmes. Il est obsédé par son désir et c’est «pour ne pas devenir fou» qu’il embrasse la première d’entre elles. «Parfois, je me dis que j’ai un problème, peut-être une douleur d’enfant mal soignée», écrit-il dans son journal. Le pauvre narrateur des Amours suspendues, roman graphique de Marion Fayolle, n’en finit plus de se trouver des excuses: c’est évidemment à cause de son papa ou de sa maman qu’il ne pense qu’à séduire.

La culture freudienne et les psychothérapies nous ont appris à nous tourner vers les ratés de l’enfance pour expliquer nos déboires amoureux. Dépendance affective, impossibilité de choisir, peur de l’engagement et autres pathologies saboteuses sont largement attribuées à l’immaturité émotionnelle de l’individu qui les porte. Certains (ou devrais-je dire certaines?) tenteront de corriger ce qu’ils considèrent comme un défaut et travailleront fort à faire fonctionner leurs relations. D’autres – parmi eux notre narrateur – y trouvent plutôt une décharge de responsabilité assez pratique. À contre-courant de toutes les philosophies self-help, l’essai de la sociologue Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité, propose une approche différente. Selon Illouz, ce ne sont pas les histoires individuelles qui conditionnent a priori les comportements amoureux, mais les régimes dans lesquels ils se déploient – une autre façon de penser que le privé est politique. Elle écrit que, «de la même manière qu’il était audacieux, à la fin du XIXe siècle, d’affirmer que la pauvreté n’était pas le fruit d’une moralité douteuse ou d’une faiblesse de caractère mais le résultat d’un système d’exploitation économique, il est désormais urgent d’affirmer que les échecs de nos vies privées ne sont pas – ou pas seulement – le résultat de psychés défaillantes, mais que les vicissitudes et les malheurs de nos vies amoureuses sont le produit de nos institutions». Comme il est impossible de penser ces institutions à l’extérieur des rapports économiques et genrés qui les organisent, le livre d’Eva Illouz part du principe que «l’amour circule sur un marché fait d’acteurs en situation de concurrence, et inégaux», et que les mutations de l’amour moderne créent «de nouvelles formes de domination affective des femmes par les hommes».

Si le narrateur des Amours suspendues ne peut résister à la tentation de séduire, ce ne serait donc pas tant à cause d’une douleur d’enfance comme il le pense vaguement, mais davantage parce qu’il lui est très facile de plaire, et qu’il n’a rien à perdre à son petit jeu. Fait étonnant, cet homme ne semble avoir aucune conscience du pouvoir affectif qu’il détient. Les inégalités qui sous-tendent les rapports amoureux modernes restent donc largement invisibles, à l’image du travail émotionnel que les femmes réalisent toute leur vie, simplement parce qu’elles y ont été conditionnées. À ce propos, on peut lire les théories de la sociologue et psychanalyste Nancy Chodorow, citées par Illouz et résumées par une phrase clé: «Les garçons apprennent à se séparer, les filles à se lier.» Pendant que les femmes travaillent à faire fonctionner leurs amours (c’est le travail émotionnel, un care encore moins reconnu que celui des travaux ménagers), les hommes, eux, pratiquent «l’art du détachement». Le narrateur-séducteur des Amours annonce d’ailleurs dès le début de sa chasse: «Je saurais paraître assez indifférent pour éveiller en elle des sentiments.» Pour Illouz, le détachement affectif des hommes s’explique par le fait qu’ils dominent le champ sexuel: ils ont davantage de reconnaissance économique et ne sont pas cantonnés à la reconnaissance amoureuse, ils ne sont pas définis par la reproduction comme le sont les femmes, et ils occupent plus longtemps le marché du sex-appeal – les partenaires potentielles des hommes sont donc plus nombreuses.

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