Rétroviseur

La nuit de la Grande Résurrection

Publié en 1965, La nuit, que Ferron considérait comme une longue nouvelle, le fait reconnaître comme un écrivain majeur, au cœur de la révolution littéraire que connaît alors le Québec, marquée notamment cette année-là par la publication de plusieurs romans flamboyants: Prochain épisode d’Hubert Aquin, Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais, L’avalée des avalés de Réjean Ducharme. Ferron, leur aîné, se trouve du coup inclus dans cette constellation de figures marquantes qui exprimeraient, dans leurs œuvres respectives, les aspirations nouvelles à la liberté de la société québécoise. Dans cette conjoncture, le statut de l’écrivain est celui d’un précurseur, qui a ouvert la voie dans laquelle la génération émergente s’avance résolument, plus ou moins dans son sillage fondateur.

Jusque-là, l’auteur des Contes du pays incertain, publié en 1962, s’est avéré très discret, sinon confidentiel, ayant fait paraître au cours de la décennie antérieure plusieurs ouvrages chez de petits éditeurs ou carrément à compte d’auteur. Il s’agit de livres curieux pour la plupart, écrits de manière aussi enlevée que fantaisiste, s’inscrivant avec plus ou moins de bonheur dans la tradition française d’un classicisme revisité dans l’esprit des Lumières, où l’auteur pratique un humour et une ironie souvent insaisissables. Les Contes marquent donc une rupture sur le plan stylistique puisqu’ils s’inspirent de la tradition orale et s’appuient sur des références renvoyant davantage que ses œuvres antérieures au contexte québécois. La nuit approfondit cette transformation et revêt une dimension proprement poli­tique, plus particulièrement dans le cadre du néonationalisme qui connaît à l’époque une montée apparemment irréversible.

Ce virage littéraire est en effet la contrepartie des changements de la trajectoire politique de Ferron. Fils de notable de province, éduqué à Montréal dans les meilleures écoles, choisissant comme profession la médecine, il se dissociera très tôt de sa classe en devenant un compagnon de route du Parti communiste alors que celui-ci est l’objet de la vindicte du gouvernement de l’Union nationale, dirigé par Maurice Duplessis, et plus largement des bien-pensants de l’élite québécoise. Il prend ensuite ses distances par rapport au pc et se rapproche des formations socio-démocrates incarnées par le Parti social-démocrate (psd), lui-même ancêtre du Nouveau Parti démocratique (npd) qui lui succédera au tournant des années 1960. Il quitte tour à tour ces formations politiques pour des raisons diverses, considérant le pc comme un nid d’indicateurs de police, le psd comme une formation faussement socialiste, et les deux comme des adversaires de l’autodétermination du Québec, projet auquel il s’est rallié au cours de la décennie et dont il rejoint l’organisation politique qui le porte au début des années 1960: le Rassemblement pour l’indépendance nationale (rin).

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