Critique – Littérature

La valeur d’une voix

C’est à la piscine que Catherine Ocelot se fait surprendre par le regard de l’institution. Alors que l’auteure dore tranquillement au soleil en regardant sa fille se baigner, le recteur d’une université québécoise l’approche pour lui faire part de son admiration pour son travail et lui confier que son dernier livre est étudié dans plusieurs départements – sauf celui de littérature. Il lui propose du même coup de participer à un prestigieux panel auquel prendraient part des artistes de 35 ans et moins mondialement reconnus. Mais il y a malentendu. Ocelot a 43 ans, elle ne pourra pas figurer parmi cette sélection de jeunes prodiges. Le recteur se confond en excuses et laisse en plan la narratrice et sa fille, qui réclame à manger. En un tournemain, l’artiste qui se voyait accéder au panthéon est renvoyée à sa fonction de faiseuse de sandwichs.

La vie d’artiste nous plonge, à travers cette scène inaugurale à la fois cruelle et comique, au cœur d’une crise de légitimité. À quels critères doit-on correspondre pour apparaître au tableau des gagnants? À travers quel biais l’institution évalue-t-elle le travail des artistes et, cruciale sous-question, sa reconnaissance est-elle indispensable pour que ce travail ait une valeur? La figure d’autorité que représente le recteur paraît dans cette scène aussi vaine que l’artiste dans son désir d’appartenir au cercle restreint des élus. Mais, au fil de la bande dessinée, la quête de la narratrice se révèle bien différente d’une simple soif de consécration. Plus profondément, l’auteure s’interroge sur ce qui justifie sa prise de parole. Que peut-elle dire et comment doit-elle le dire pour être entendue et prise au sérieux? Au-delà de la maîtrise technique de son art, elle cherche une confirmation de sa vocation, ou plutôt, travaille à reconnaître sa propre voie. Ses préoccupations rappellent celles de Suzanne Jacob, qui, en 1997, dans La bulle d’encre, abordait l’épineux problème du discernement chez l’écrivain: «Qu’est-ce qui dit à un auteur que son livre est bon? Quelle instance vous incite à détruire votre manuscrit ou au contraire à le défendre à mort jusqu’à la dernière virgule? En cours de route qu’est-ce qui vous guide?» La vie d’artiste se construit autour de rencontres avec différents acteurs du milieu culturel qui font office de guides dans ce parcours de la combattante.

«Tu te bats pour ton œuvre», lui intime Marcel Jean, le directeur de la Cinémathèque québécoise. «Et je lutte contre quoi?» demande la narratrice, figée dans le coin d’un ring vide. Une lutte contre le défaut de courage, peut-être, mais surtout contre le sentiment prégnant de ne pas mériter sa place. Dépeints sous des traits mêlant l’oiseau et l’humain, la plupart de ses vis-à-vis apparaissent en parfaite maîtrise de leur discours et de leur corps – agiles, légers, solides –, alors que la narratrice est représentée en constant déséquilibre, glissant du banc d’un bar ou d’une branche d’arbre, les ailes lourdes, pas près de s’ouvrir. «Quelle prétention» d’avoir voulu grimper si haut, se reproche-t-elle. La confiance et l’ambition des autres devraient être inspirantes, mais freinent plutôt son envol. En plus de résister à ses propres doutes, il lui faut abattre ceux des autres – les reproches de son éditeur déprimé, notamment, qui remet en question avec suffisance son penchant pour l’autofiction. Pour défendre ses choix artistiques, la narratrice astique son bling-bling intellectuel (Arendt, Deleuze, Kraus, suggérés par ses amies écrivaines Julie et Daphné, et que la narratrice s’entraîne à citer en pliant du linge). Mais que risque-t-elle donc? De se péter la gueule, au sens propre comme au figuré: «Si je me casse un bras, je ne peux plus travailler.» La précarité de sa situation socioéconomique – «une assurance invalidité te donnerait peut-être un peu de courage» – s’ajoute à celle de sa position dans le champ artistique. Cette vulnérabilité perce dans les questions incessantes que la narratrice adresse à ses amis artistes, qui lui livrent des parcelles de leur sagesse avec un niveau variable de sensibilité envers elle. Si quelques véritables échanges, ancrés dans l’amitié et la sincérité, surviennent ici et là, la confusion et la banalité plombent volontairement les dialogues, dont les nombreuses bulles écrasent les personnages – rappelant l’esthétique qu’Ocelot avait déjà développée dans Talk-show (2016), où la communication, omniprésente dans la page, semblait constamment sabotée par le manque d’écoute, les interférences, les malaises et les lieux communs. Le chapitre «Maman», où la narratrice subit au téléphone les reproches de sa mère malade et seule tout en écoutant un film à la télé, éveille un douloureux pincement: l’impression que personne n’est en mesure de donner à l’autre l’assurance que son existence vaut quelque chose.

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