Critique – Littérature

Les cendres fument encore

J’avais lu six pages de Créatures du hasard de Lula Carballo que je pleurais, sans savoir pourquoi. Je savais toutefois que le livre, à peine ouvert, ne me rendait pas triste. J’étais probablement émue par cette franchise des souvenirs d’enfance, une franchise poignante, rude, conjuguée à celle de la langue de l’auteure, d’une grande netteté. Un premier livre dont tous les mots, toutes les phrases et tous les effets semblent essentiels, c’est rare; certains prennent une carrière pour peser et soupeser leurs habiletés langagières. Alors que le système des affects est touché exactement en même temps que le système sémantique, il n’y a que les «créatures» qui sont nées «du hasard» dans la littérature de la jeune auteure uruguayenne.

Le premier récit de Carballo honore la mémoire de sa grand-mère Régina: «L’officiante m’a demandé si je voulais rendre un dernier hommage à ma grand-mère. Je lui ai écrit un livre.» Globalement, la narratrice parle certainement plus de sa mère dans le texte, et Léo, son arrière-grand-mère guérisseuse, y occupe aussi une place importante. Régina émerge surtout à la fin, alors que la narratrice décrit l’exubérance et la personnalité panachée de la grand-mère, qui la séduisent sans qu’elle en cache toutefois les autres traits: menteuse, joueuse, voleuse, manipulatrice, des vices qui font du tort à son entourage («[...] Régina dépense l’argent de tout le monde au casino»). C’est un paradoxe intéressant: les souvenirs joyeux que garde la jeune fille de sa grand-mère surpassent visiblement les torts de celle-ci. Régina incarne peut-être une force spéciale. Il n’est pas toujours possible de comprendre rationnellement l’amour qu’un individu destine à un autre. Et on ne peut empêcher l’amour..., etc. Lula Carballo lui écrit un livre et, ce faisant, elle exprime son respect envers les femmes de son enfance, avec leurs vices, leurs lubies et, surtout, cette espèce de liberté qu’elles réinventent tous les jours et dont elle s’inspire pour vivre sa vie d’enfant.

Car cette vie vient avec un lot de limites et d’empêchements, chapeauté par la pauvreté, certainement matérielle, possiblement affective. Mais jamais le mot pauvreté n’est tracé. Or, on lit à de nombreuses reprises «j’ai faim» et on y renvoie sans détour: «Ma mère entrepose les flacons de sirop dans le réfrigérateur. Lorsque j’ai faim, j’en cale de grosses gorgées», ou bien «Mon ventre loge un serpent solitaire. Je le nourris de terre sèche, il est toujours affamé.» Il y a également le souvenir de la petite qui fait du porte-à-porte seule, toute la journée, pour vendre un gâteau de gélatine qui ne trouve pas preneur. Elle n’est pas la seule à avoir faim; une foule de parasites s’accrochent successivement à son corps: vers intestinaux, poux, mycose des pieds, végétations des muqueuses... Son petit corps affamé en nourrit d’autres. Sans compter les fourmis qui «piquent [s]es jambes», les cafards qui s’immiscent dans sa maison uruguayenne trouée, à la recherche de nourriture, et les tiques, qui élisent domicile sur son chien. Chez Carballo, les bêtes ont faim. La narratrice souligne d’ailleurs à de multiples reprises l’appétit inassouvi des femmes qui l’entourent pour le gain, par l’intermédiaire de la loterie, de la roulette ou des machines à sous. Chacune a ses préférences, mais aucune de ces activités ne paie assez pour remplir le réfrigérateur, c’est le propre du jeu de hasard. «À son retour, ma mère porte son masque de clown triste. Dans ses yeux, les rouleaux s’arrêtent sur des symboles dépareillés. La chance ne lui sourit jamais.»

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  • Lula Carballo
    Créatures du hasard

    Le Cheval d’août, 2018, 144 p.