Entretien

L’autre voyage en Grèce

Complexifier les récits pour rendre la lutte supportable

Alexandros Mistriotis conjugue sa critique du présent et de l’art à celle de la civilisation pour nourrir une pratique artistique multidisciplinaire, quelque part entre la poésie, le théâtre et la méditation philosophique. Dans la communauté artistique athénienne, son rôle est celui d’un interlocuteur privilégié pour ses compagnons artistes, d’un dramaturge et d’un spectateur qui n’oublie jamais sa place dans l’œuvre. Depuis la crise grecque, en plus de présenter ses performances poétiques, il agit comme trait d’union entre la création et son dehors, travaillant à partir du contexte spatial et temporel qu’il sonde à la recherche d’histoires et de récits secondaires, de signes et d’anecdotes qui viendraient densifier et complexifier les récits dominants. Articulant sa pensée autour des espaces publics, il élabore aussi des visites dans le centre historique d’Athènes. La ville devient le miroir de toutes les questions possibles, abordées par la voie du conte et d’une singulière théorie poétique.

J’ai rencontré Alexandros une première fois il y a quelques années, lors d’un évènement consacré à la scène grecque contemporaine dans un théâtre de Valenciennes, ville industrielle du nord de la France, incidemment baptisée «Athènes du Nord» au XIXe siècle. Invité à parler de la crise grecque, il a détissé patiemment l’histoire de l’État grec moderne pour faire apparaître les contours d’une autre Grèce, qu’on ne voit pas d’ici, «pays invisible» à la périphérie de l’Europe. Parler de la crise, disait-il alors, c’est parler de l’impossible, d’un tournant où l’on commence enfin à échanger, où la culture, le politique et notre humanité surgissent. Où en sommes-nous aujourd’hui?

Lorsque tu étais à Montréal, au printemps dernier, invité des Cliniques dramaturgiques du Festival TransAmériques, la découverte du manifeste du Refus global a provoqué une réaction forte chez toi.

Alexandros Mistriotis – J’ai ressenti quelque chose qui parlait de mon histoire mais qui n’était pas mon histoire, une parole familière et étrangère à la fois. Je me suis demandé d’où elle venait. Dans l’histoire européenne, nous avons ce moment très important qu’est la Première Guerre mondiale. Jusque-là, les Européens avaient fondé leur suprématie sur cette notion linéaire du temps: c’est eux qui exprimaient l’élan historique universel. Or, à partir de cette guerre, la métaphysique du progrès s’écroule et le déterminisme, qu’on trouvait à gauche comme à droite, s’effondre. Le monde occidental, ou le monde libre comme on le disait pendant la guerre froide, entre dans une souffrance. L’Occident, le monde eurocentrique, n’arrive pas à se voir, à voir son cœur, son identité, à travers un autre lieu, puisque cet Occident se présente comme l’inventeur même de la pensée critique. Ce qu’il y avait avant, et ceux qui étaient ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, n’étaient pas capables d’avoir une pensée critique. Donc nous sommes confinés dans la modernité.

En France par exemple, quand on parle de l’histoire, on remonte rarement avant la Révolution française. Parce que la société française se réinvente alors elle-même et n’est plus tributaire de ce qu’il y avait avant. C’était donc étrange, pour moi, d’aller en Amérique du Nord et de trouver dans Refus global un texte fondamental qui parle du XIIIe siècle. Je vais «à la périphérie» et je vois un texte qui a un regard beaucoup plus étendu, ce qui est inhabituel dans la pensée française d’aujourd’hui (sauf peut-être chez Foucault). Cette référence est troublante. Pourquoi ces artistes ont-ils eu besoin de remonter à cette date? Refus global me renvoie de manière inattendue à la possibilité d’un passé commun. Il nous renvoie à une réalité qui n’est pas nommée, qui n’est pas revendiquée, mais qui dit: vous savez, il y a un moment où il s’est passé quelque chose de très important et que vous ne voyez plus...

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