Des contingents de pleureuses

Née en 1991, je suis assez jeune pour avoir connu l’époque où Walt Disney Pictures a commencé à produire des films qui mettaient en scène des protagonistes féminines un peu plus émancipées que les princesses traditionnelles. Sur l’écran de télévision devant lequel je passais mes matinées de fin de semaine, Cendrillon et la Belle au bois dormant ont été remplacées par Mulan, et plutôt que de regarder en boucle des scènes où des femmes blondes aux yeux de biche attendent passivement qu’un preux chevalier les tire du pétrin, j’avalais désormais mes bols de Cheerios en admirant la jeune guerrière chinoise se battre avec fougue auprès d’une armée de compatriotes masculins. Je me souviens qu’à l’époque, mes parents et ceux de mes amies ont accueilli avec enthousiasme l’apparition, dans le panorama des productions culturelles jeunesse, d’héroïnes incarnant si bien les valeurs d’égalité qu’ils et elles souhaitaient transmettre à leurs filles. Aujourd’hui, je travaille dans une librairie féministe où je rencontre fréquemment des clientes qui, mues par des souhaits similaires, survolent les rayons de livres pour enfants à la recherche de personnages de filles et de femmes fortes et inspirantes qui défient les stéréotypes de genre. Je leur conseille des albums où les filles jouent dans la boue et mènent de fabuleuses conquêtes, ou encore des monographies illustrées de Marie Curie ou d’Agatha Christie. Je me réjouis de voir autant de gens soucieux d’offrir à leurs enfants des modèles alternatifs qui permettent de croire qu’un monde plus égalitaire est possible, mais en même temps, ces requêtes me ramènent, toujours, aux sentiments ambigus qu’ont longtemps suscités chez moi ces représentations a priori libératrices.

Même si j’ai écouté Mulan assez de fois pour apprendre les paroles de toutes les chansons par cœur, j’ai grandi sans vraiment réussir à m’identifier à ce genre de protagoniste. Je n’ai jamais été assez mignonne pour qu’on me considère comme une princesse, mais pas non plus assez badass pour jouer les aventurières. Dès l’enfance, j’ai surtout développé un tempérament nostalgique et un goût pour les histoires d’amour tragiques. Récemment, j’ai découvert dans mes boîtes de souvenirs un journal intime que j’ai écrit à l’âge de dix ans. La moitié des pages sont remplies de poèmes écrits au tu, adressés à un garçon dont l’identité m’échappe aujourd’hui, mais qui, si je me fie au ton désespéré de mes premières créations, avait dû m’obséder pendant une bonne partie de l’année scolaire. Lorsque je me suis inscrite dans une troupe de théâtre au début du secondaire, mes parents se sont réjouis; mon sens du drame et ma propension à faire des scènes m’aideraient enfin à me réaliser à travers des projets constructifs. J’ai vieilli en cumulant les compulsions, les complexes et les lendemains de veille, et en entretenant pendant longtemps une culpabilité diffuse: celle de ne pas être la guerrière amazone qu’on m’a si souvent servie en exemple, la femme indépendante dans laquelle on reconnaît une certaine réalisation du féminisme.

On ne peut pas reprocher aux parents leur optimisme et leur bonne volonté. Personne ne veut border sa fille en lui lisant une histoire qui lui apprend qu’elle a une chance sur trois de subir une agression sexuelle, qu’elle risque d’être victime de plusieurs formes de discrimination tout au long de sa vie et que les moyens de défense qu’elle pourra développer ne la protégeront jamais totalement contre cette fatalité. Mais on peut toutefois reconnaître dans ce désir de trouver des modèles positifs un réflexe assez répandu qui consiste à faire rimer féminisme avec combativité et accomplissement de soi, à toujours chercher de l’inspiration dans des portraits de femmes qui luttent avec détermination pour échapper aux schémas traditionnels. Dans cet idéal d’émancipation, il y a peu de place pour les crises de nerfs et l’apitoiement, peu de place pour ces émotions si peu «performatives» que sont la tristesse et la mélancolie. Pourtant, le féminisme ne concerne pas que les parcours rayonnants. Si j’ai souvent jugé négativement les débordements émotionnels que j’associais à des marques de faiblesse de ma part, ma passion pour la littérature m’a amenée à découvrir des générations de grandes déprimées qui assument leur fragilité et leurs névroses, et mettent même ces dimensions de leur personnalité au cœur de leur travail. Depuis Sylvia Plath, de nombreuses femmes ont cherché à rendre visible leur cloche de détresse, à dépeindre leur propre mésadaptation, leur incapacité à se sentir heureuses et épanouies. Dans les dernières années, il semble qu’on assiste même à une émergence d’artistes qui revendiquent la tristesse comme moteur de création et comme point de départ d’une réflexion féministe.

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