La main, élevée au sujet de tableau

Comment Freddy Sauser inventa Blaise Cendrars.

Sur le Birma qui navigue vers New York en novembre 1911, Freddy Sauser a en poche une édition élimée des poèmes de Villon, vraisemblablement celle qu’en 1892 l’éditeur Lemerre a publiée. L’avait-il achetée chez ce libraire-éditeur, passage Choiseul? En 1900, la famille Sauser était venue à Paris pour visiter l’Exposition universelle (Freddy y découvre les voitures du Transsibérien, il monte dans un wagon; plus tard, sans l’avoir pris, il célébrera ce train dans un poème fameux) et on peut penser que ce garçon de dix-sept ans, qui lisait énormément, se rua chez Lemerre; sinon il se sera procuré son Villon («frère humain») en 1910 quand, à vingt-sept ans, il loge à l’Hôtel des Étrangers rue Saint-Jacques, écrivant au jardin du Luxembourg des poèmes verlainiens qu’il ne publiera pas.

À midi le 21 novembre, il est le premier à monter à bord de ce paquebot à Libau, un port de la Courlande, en Lettonie. Cap sur New York. Six mois plus tôt, il avait brusquement décidé – son existence menée déjà à cent à l’heure – de retourner en Russie (à dix-sept ans, en 1904, il y était resté vingt-sept mois, travaillant pour un horloger de Saint-Pétersbourg) pour voir les parents de la jeune fille qu’il y avait aimée, Helena Kleinmann, et dont il a appris la mort atroce, une lampe de pétrole renversée sur sa robe; il avait quitté rapidement cette famille où il s’ennuyait, il s’isola dans une isba en bord de mer dans le golfe de Finlande, lisant les essais de Rémy de Gourmont (dont le pessimisme l’enthousiasme) et collectionnant les insectes; puis il se décide à aller rejoindre aux États-Unis Féla, une jeune juive polonaise connue à l’université de Berne, Féla qui l’attend, née Poznanska – dont on peut se demander si elle n’était pas de la famille où naîtra Alice Poznanska en 1927 ou 1930, la femme de Jacques Parizeau, – ce Mort au champ de ruines – ayant entretenu un flou sur son âge.

Freddy Sauser, en mer, va spontanément développer de la haine pour les passagers («tous ces salauds ne pensent qu’à manger; tous se goinfrent. Pas une figure intéressante, émue»), et il s’arrangera pour ne jamais rencontrer «l’ostro­goth qui partage ma cabine», se couchant à dix-neuf heures et se levant à six heures, vivant sur le pont, allant au grand salon le matin lorsqu’il est désert, jouant du piano («j’improvise des jeux lumineux et tristes, miroitements et moires, très doucement sonores dans le goût de Mozart»). Dans la nuit du 29 au 30, un orage se prépare, le baromètre tombe à vue d’œil, il va exulter. «Je suis seul sur le pont, nu-tête, me tenant des deux mains cramponné au bastingage et m’arc-boutant, chaque fois qu’une vague, avec un terrible bruit de déluge, me passe par-dessus et s’abat, tonnante d’écume, sur le pont. Je suis heureux, je crie, intérieurement je bats des mains. C’est enivrant.»

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 309 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!