Rétroviseur / Document

Marie de l’Incarnation, écrivaine

Il peut sembler audacieux de considérer comme littérature la prose mystique d’une ursuline du XVIIe siècle. Pourtant, les Relations de Marie de l’Incarnation possèdent une force littéraire indé­niable. Celles-ci, tout comme sa corres­pondance, permettent au lecteur contemporain d’y voir beaucoup plus que de simples documents historiques.

La Relation de 1633, écrite à Tours, le fut à la demande du père de La Haye, recteur du collège d’Orléans. Quant à celle de 1654, Marie de l’Incarnation la composa sur ordre de son directeur, le père Jérôme Lalemant, mais aussi pour répondre aux demandes répétées de son fils. L’ursuline n’avait pourtant pas besoin d’exigences extérieures pour se servir de sa plume; elle aurait en effet écrit environ 13 000 lettres à divers destinataires au cours de sa vie de religieuse. 

Extrait de la Relation de 1633

Si auparavant j’avais commencé à me mortifier, tout cela ne me semblait rien. Coucher sur les ais m’était trop sensuel. Je mettais tout le long un cilice sur lequel je couchais. Les disciplines d’orties, dont je me servais l’été, étaient si sen­sibles après en avoir employé trois ou quatre poignées à chaque fois, qu’il me semblait être dans une chaudière bouillante, et pour l’ordinaire, je m’en sentais trois jours durant, puis je recommençais. La douleur en était si grande que je ne sentais pas les chardons, voulant m’en servir après. Je ne laissais pas de me servir d’une discipline de chaînes, mais ce n’était rien en compa­raison de la douleur des orties. Je mangeais de l’absinthe avec la viande, et, hors le repas, j’en tenais longtemps dans la bouche, et après en avoir bien goûté l’amertume, je la mangeais. Mais l’on me défendit d’en plus user, parce que cela me gâtait l’estomac. J’avais si fréquemment la haire et le cilice sur le dos que cela s’était tourné en habitude. Si je voyais quelqu’un s’amuser à des choses vaines et qu’ils me voulussent amuser avec eux, je me dérobais doucement et allais au grenier me discipliner, car il m’était impossible de goûter aucun plaisir en quoi que ce fût du monde, quoique je tâchasse de satisfaire chacun, et de ne point me rendre difficile ou incommode. Ceux que je fréquentais ordinairement n’eussent jamais jugé que je me fusse arrêtée à tous ces exercices de mortification; c’eût été assez pour leur faire croire que j’étais une folle; aussi me donnais-je de garde qu’on ne s’en aperçût. La longueur du temps à coucher sur le bois avec le cilice me macéra si fort la chair, du côté où je me couchais, qu’il devint insensible, en sorte qu’en me touchant je ne me sentais pas. Cette mortification est la plus pénible que j’aie jamais faite, car la dureté du bois et la pesanteur du corps faisaient entrer le crin dans la peau, en sorte que je ne pouvais dormir qu’à demi, ressentant toujours la douleur des piqûres.

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