Rétroviseur

Être à côté de soi

On ne peut lire Marie de l’Incarnation sans éprouver la certitude qu’il se passe là un événement majeur, hors du commun. Cet événement, j’en ressens la force tout au long de ma relecture des deux Relations, celle de 1633, écrite en France, et celle de 1654, rédigée à Québec, qui constituent l’essentiel du récit autobiographique de la religieuse ursuline (bien que sa correspondance soit aussi très riche à cet égard). L’événement dont je parle n’est pas un fait ponctuel, c’est l’ensemble d’un parcours à la fois biographique et littéraire – le déroulement d’une pratique extrême de la vie intérieure, et d’une vie qui se dit, qui se raconte jusque dans ses profondeurs obscures et souvent impudiques, à même cette incessante contradiction qui consiste à parler de soi, à se mettre à l’avant-scène, tout en ne cessant de se dire nulle et d’une totale indignité.

Je vais l’avouer d’emblée: même si j’ai beaucoup de gratitude pour ceux et celles qui ont fait mon éducation, je leur en veux de ne m’avoir à peu près rien dit de cette femme hors du commun ni donné à lire la moindre ligne de ses écrits, fût-ce sous la forme de quelques pages ronéotypées, à l’odeur d’alcool, telles que l’on nous en remettait de temps à autre à l’école ou au collège avant l’ère de la photocopieuse. Je me souviens par exemple du fameux discours d’Henri Bourassa prononcé en 1910 à l’église Notre-Dame de Montréal, en réponse à un évêque irlandais qui souhaitait l’anglicisation de l’Église canadienne. Ce texte à l’encre bleue, aux caractères un peu pâteux, lu à l’âge de treize ou quatorze ans, je ne l’ai jamais complètement oublié. J’incline à penser qu’il en aurait été de même si on m’avait donné à lire ne fût-ce qu’une page des Écrits spirituels, où j’aurais peut-être remarqué cette phrase: «Je me sentais portée par un autre Esprit que le mien», ou encore ce passage: «Mon corps m’était tellement à charge que je ne le portais qu’à regret. J’étais comme un petit enfant lié de toutes parts, qui est paisible et ne dit mot. Je voyais, mais de bien loin, cette paix retirée au fond de l’âme, qui acquiesçait à toutes les dispositions de Dieu, mais à peine pouvais-je percevoir cet acquiescement.» Y aurais-je compris quelque chose? Et cela m’aurait-il empêché de perdre la foi, comme cela devait se produire quelques années plus tard?

Peut-être aurais-je à tout le moins pressenti que j’étais là devant un vrai drame, et qu’entre le corps et l’âme avait lieu ici davantage que le combat ordinaire entre le bien et le mal dont me parlait le discours moral. Peut-être aurais-je saisi ce qui devait m’apparaître plus tard (j’aurais alors quinze ou seize ans) à la lecture étonnée d’Accompagnement de Saint-Denys Garneau: ainsi donc, on pouvait être à côté de soi, en décalage avec soi-même, on pouvait quelque part éprouver une paix, une joie ou quelque autre sentiment et, en même temps, ne pas pouvoir rejoindre celui-ci, échouer à y adhérer. L’expérience intérieure de Marie de l’Incarnation est inséparable de tels écarts, de telles discordances, d’un rapport déchirant à l’étrangeté. Il y a en elle un «oui» passionné, un abandon total qui, à certains moments, parvient à convaincre son corps au point de la faire chanter, danser, battre des mains ou même se jeter par terre, en prenant soin de se cacher de peur qu’on la tienne pour «folle». En ces moments, elle se sent vraiment comme une Épouse qui éprouve des «privautés suaves» avec le Verbe incarné.

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