Rétroviseur

«Il faut que ces filles-là soient folles»

C’est peut-être d’abord l’étonnante résistance qu’il leur a fallu pour parvenir jusqu’à nous qui rend si précieuses les lettres de Marie de l’Incarnation. En plus de la manipulation de ses textes et des récupérations de la figure de l’ursuline, leur écriture elle-même semble s’être arrachée à tout ce qui la contrariait. Où Marie de l’Incarnation trouve-t-elle le temps et l’énergie d’écrire toutes ces lettres, alors qu’elle tient à bout de bras un «couvent» dans deux pièces, lave, nourrit et éduque les petites Amérindiennes qu’on lui confie, apprend leurs langues, fait face au dénuement, à l’incendie, aux épidémies, et négocie les règles que les hommes d’Église établissent pour les couvents de femmes?

Guy-Marie Oury évoque «la corvée harassante» de la correspon­dance et en souligne l’hétérogénéité: commandes et sollicitations diverses, comptes-rendus des activités et des dépenses, mais aussi réflexions et conseils spirituels: «Les nuits y passent», écrit-il en citant l’ursuline. Certes, le père Lejeune, décrivant l’encre qui gèle et la boucane de la maison longue qui menace de l’asphyxier et l’oblige à se tenir accroupi, ne bénéficie pas de conditions des plus confortables. Mais ses Relations, comme celles des autres missionnaires, sont sollicitées et attendues par sa congrégation, tandis que les écrits de Marie de l’Incarnation s’autorisent plutôt des nécessités du monastère et des demandes pressantes de son fils. La dimension privée s’y révèle par hasard, échappe en quelque sorte à celle qui s’est «anéantie» en Dieu. La lecture, souvent aride, contrainte au va-et-vient entre les lettres et les notes qui les contextualisent, rencontre tout à coup, au détour d’une page, la femme aux prises avec une vie à laquelle seul son sens de l’abnégation la préparait.

L’épreuve commence dès l’arrivée à Tadoussac, alors qu’après trois mois de traversée, entre mal de mer et peur de mourir, des femmes épuisées s’entassent sur le Saint-Jacques dans la moiteur de l’été 1639. Cécile de Ste-Croix raconte: «Et, comme il n’y avait pas moyen, et à cause de la puanteur et de la chaleur de la molue [sic] échauffée, de demeurer plus longtemps, toute une partie était contrainte de demeurer sur le tillac, à la pluie, qui était lors fort importune, et la nuit aussi bien comme le jour.» Si, dans les lettres, il est toujours question de Dieu, le «Cher Époux» qui commande et justifie tout, Marie de l’Incarnation n’épargne pas à ses correspondants les plus proches, son fils, sa nièce, les ursulines de Tours, les détails très concrets de son existence: «L’on met cinq ou six bûches à la fois – car on ne brûle que du gros bois – et avec cela, on se réchauffe d’un côté et de l’autre, on meurt de froid.» Les difficultés quotidiennes, innombrables, sont pour elle, à l’égal des catastrophes, comme l’incendie du couvent, et des drames, comme le martyre du père Jogues, des épreuves envoyées par Dieu qu’elle accueille, auxquelles elle se soumet sans révolte mais non sans l’angoisse d’en être indigne.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 309 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!