Critique – Cinéma

Le réconfort de l’ignorance

Histoire d’amour atypique, Félix et Meira n’évite pas le voyeurisme ni les idées reçues.

Félix et Meira a fait l’unanimité. Critiques et jurys ont élevé ce film au rang de modèle. Un modèle de réussite pour la politique culturelle canadienne en ce qu’il satisfait le désir des spectateurs et les besoins d’une société. C’est le jury du tiff qui nous a donné le procédé de cette double satisfaction, lui qui élisait ce film «meilleur long métrage canadien» en célébrant «une histoire d’amour intime et une déclaration profonde sur la valeur de la passion, de la famille et de la communauté». Tout tient à la conjonction: désir de mélodrame et besoin d’une représentation des communautés hassidiques. Et c’est pourquoi ce film me dérange, et il me dérange d’autant plus que j’ai l’impression d’être seul à le trouver dérangeant.

Le film raconte l’histoire d’amour improbable entre Félix, un jeune homme sans ambitions, qui n’a pas mieux à faire que de dilapider l’héritage de son père, et Meira, une jeune mère hassidique, lasse de sa vie rigide et monotone. Cette improbabilité de l’amour, c’est précisément la proposition scénaristique jugée par plusieurs comme étant à la fois utile et agréable. Un certain dplante0808, sur , en a bien résumé les avantages: «Apprendre à mieux connaître la communauté juive hassidique grâce à une histoire bien ficelée […], c’est joindre l’utile à l’agréable.» Mais qu’est-ce qu’une connaissance obtenue par instrumentalisation et agrément?

Rappelons que la communauté hassidique d’Outremont et du Mile-End, qui accueille cette histoire d’une cendrillon des temps modernes, a souvent dérangé l’opinion publique. Longue bataille juridique jusqu’en Cour supérieure à propos de l’érouv; teinture des vitres du ymca de l’avenue du Parc, pour empêcher l’exposition des cuisses et des biceps; dérogation au programme national d’éducation contestée par les plus accommodants, etc.: autant de frictions ayant provoqué de vives réactions, allant des pires préjugés antisémites aux plaidoyers pour un multi­culturalisme extrême ou naïf. Et autant de frictions provoquant des résistances jusque dans le corps même de la communauté hassi­dique. Souvenons-nous de Yohanan Lowen, ancien membre de la communauté hassi­dique de Boisbriand, qui intentait récemment une poursuite contre le gouvernement du Québec pour n’avoir pas assuré son droit à une éducation laïque. Mais pensons surtout à cette dissidence cachée au cœur même de Félix et Meira, celle de Luzer Twersky – qui tient le rôle du mari de Meira –, qui a quitté la communauté hassidique de Borough Park, à Brooklyn, à l’âge de vingt-trois ans. Dans Leaving the Faith, un podcast de Josh Gleason, Twersky décrit ses efforts pour se trouver un emploi à l’extérieur de la communauté: «Dans le monde hassidique, il n’existe même pas de cv, et là je dois écrire dans mon cv l’école secondaire que j’ai fréquentée. Je ne suis jamais allé au secondaire. Qu’est-ce que j’écris? Que j’ai un diplôme en étroitesse d’esprit? En Torah? Ce n’est pas écrit dans la Torah comment utiliser Excel.»

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