Critique – Cinéma

Parler de l’État en son absence

Debra Granik suit avec empathie un vétéran du Vietnam relégué aux marges de l’État.

Dans Stray Dog, premier long-métrage documentaire de l’Américaine Debra Granik, aucune voix hors champ ne nous expliquera les tenants et les aboutissants, le pourquoi et le comment. Jamais aucun des protagonistes ne s’adressera à la caméra ou ne répondra à une question, nous nous trouverons dans la narration et devant un cinéma frontal, mais surtout, comme le dit Granik elle-même, «Wonder is my big thing. The active verb of wondering.» Se demander, s’étonner, réfléchir. Il faut mesurer la confiance à la fois en l’objet qu’est son film et en ses récepteurs pour expliquer le cinéma anthropologique qui nous est proposé ici. Des 230 heures de bobine qu’elle a tournées pour faire ce qui s’avère le portrait d’une Amérique nue et désarçonnante, il reste à la fin un précipité lent et dense, témoin d’un cinéma construit tout en nuances. Le point de départ en est un citoyen américain, vétéran de la Corée et du Vietnam vivant au Missouri, dans un parc à roulottes appelé le At Ease, avec sa femme d’origine mexicaine et quatre chiens.

Le tout s’ouvre sur l’image suivante: des motos sont stationnées, manifestement en milieu rural, devant une bâtisse sur la devanture de laquelle on peut lire DOLLAR GENERAL. Le général Dollar? La bande de motards à laquelle se mêle Stray Dog, au moins la soixantaine, apparaît vite; tout le folklore y est, vestes de cuir noir «patchées», cheveux longs, drapeau américain peint sur le coffre de l’un des engins. À mesure que le film avance, l’abondance et l’accumulation de phrases écrites et de signes qui nous sont donnés à voir finissent par composer un commentaire parallèle, central dans la composition de l’ensemble. Par exemple, d’une cérémonie aux soldats tombés au combat, Granik a choisi de garder à l’avant-plan l’image du dos de cette femme sur le t-shirt de laquelle on peut lire: «You think you’re having a bad day.» Dans la même tonalité, Stray Dog ne porte jamais, comme une seconde peau protégeant la sienne, que des t-shirts graphiques: loup, diable, squelette, faisant apparaître un personnage à la fois familier et étrange, à travers la vie plus qu’ordinaire duquel une extraordinaire impression de densité finit par jaillir. Devant l’étonnement d’un enfant de sa famille, qui aux deux tiers du film lui demandera pourquoi il y a tant de choses sur sa veste de cuir, huit médailles de guerre et une foule de badges rappelant qu’il est un vétéran, Stray Dog répond: «To tell you who I am.» Peu d’explications sortent de sa bouche, donc. Plutôt une posture dont la caméra servira de révélateur.

Le parc à roulottes de Nulle Part au Missouri, les cimetières de vétérans, les routes de campagne qui se succèdent, mais aucune image d’aucune ville petite ou grande, finissent par faire qu’on se trouve complètement dépaysé, un peu comme dans La route, le roman de Cormac McCarthy. Et au total, outre les clichés de l’ouverture, on ne reconnaît en effet rien de l’imagerie américaine post-moderne convenue, au petit, au grand, ou hors écran: pas d’architecture urbaine, pas de personnages javellisés et ironiques, on se trouve hors de l’organisation du mensonge. L’âpreté de la vie de Ron Stray Dog Hall, sa bonté manifeste à l’égard de tous, anciens combattants, voisins, la récente conjointe d’origine mexicaine dont il accueille les fils adolescents beaux, bien habillés et hébétés devant la réalité dans laquelle on les a immergés, habitués qu’ils étaient à plus de confort au Mexique, apparaissent peu à peu. Voilà donc la vie de ces hommes et de ces femmes, Américains se réclamant de l’Amérique, mangeurs de viande, consommateurs d’essence et porteurs de symboles, dont l’un d’eux, après s’être arraché lui-même et à froid une dent devant le miroir, déclare, placide, qu’en faisant lui-même le travail sur quatre dents, il vient d’épargner trois cents dollars.

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