Critique – Poésie

Rester de marbre

La parole d’Anna Akhmatova cherche réparation.

En 1907, à l’âge de dix-huit ans, Anna Akhmatova publie son premier poème, initiant une œuvre qui s’étale sur une soixantaine d’années, marquée par une constellation de bouleversements politiques et sociaux irréparables qui affligent, presque sans répit, le peuple russe. Les guerres mondiales, la Révolution d’octobre, la guerre civile, les famines, la Terreur stalinienne et ses goulags vont faire dispa­raître des millions de personnes. «Elle aime, elle aime le sang, / La terre russe.» La poésie d’Akhmatova ne se vouait pas à être politisée et résistante, à se faire la voix du peuple, alors que généralement les vers qui datent d’avant 1914 – le recueil Le soir en 1912 lui vaut un premier succès – se consacrent surtout à célébrer, dans un lyrisme léger et contemplatif, les bonheurs quotidiens, le paysage, les splendeurs de l’amour («Voluptueux, l’amour du cœur! et aveugle!»). «Et moi, je compose des vers joyeux / Sur la vie fragile, fragile et belle», écrit-elle alors. Rarement par la suite reparlera-t-elle avec autant de naïveté et de joie de sa vie en Russie, pour la simple raison qu’elle sera dure et parsemée de malheurs qu’elle refusera de garder tus: «J’irai hurler sous les tours du Kremlin.»

Le requiem & autres poèmes choisis contient une sélection d’extraits des œuvres d’Akhmatova (Le rosaire, La volée blanche, Anno Domini MCMXXI, l’entièreté du Requiem et quelques autres). Préparé, présenté et traduit par le poète français Henri Deluy, l’ouvrage est une édition revue et augmentée de celle qu’il avait proposée en 1999 chez Farrago – une édition très élégante qui, notons-le, ne contenait pas toutes les coquilles retrouvées dans celle d’Al Dante… Cela ne gâte toutefois pas le plaisir de revisiter une œuvre engagée, sans pitié et capable de «transform[er] les événements en choses vécues», comme le signale le poète russe Boris Pasternak dans un poème hommage.

Issue du courant acméiste, lequel s’oppose alors au symbolisme dominant, la poésie d’Akhmatova correspond à plusieurs des caractéristiques qui le définissent, soit l’adoption d’une langue simple, l’expression spontanée des sentiments et le rejet d’un encodage lexical et métaphorique. Une intention de transparence importe au mouvement et, si sa poésie y répond bien, elle cadre moins avec celle d’éviter les rapports avec l’actualité. L’histoire qui se déploie sous ses yeux force à ne pas l’ignorer: «Début de la première guerre mondiale. Nous avons vieilli de cent ans, et c’est arrivé en une heure.» Akhmatova choisit très tôt de rester sur sa terre natale. Elle ne regardera jamais en arrière et ne la délaissera que lorsqu’on la délogera de force ou l’emprisonnera pendant plus d’un an. Aux paroles qui visent à la convaincre d’«abandonne[r] la Russie», elle réagit ainsi: «Dans le calme et dans l’indifférence, / J’ai mis les mains sur mes oreilles.» Malgré les périodes d’oppression et de censure, Akhmatova ne cesse de retenir, d’écrire et de diffuser comme elle le peut ce dont elle est témoin, que ce soit la perte d’un proche dans un camp ou son exécution («Sur tes lèvres, le froid d’une icône. Et / Ne pas oublier cette sueur de la mort sur ton front.»), le bombardement qui tue un enfant voisin («Et je laverai les traces de sang / Sur ta tête blonde.») et toutes ces mères qui pleurent leurs fils sacrifiés à la guerre, ces pietà: «Madeleine s’agitait et sanglotait, / […] / Mais, là où, en silence, se tenait la mère, / Personne n’osait regarder, personne.»

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 309 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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