Critique – Fiction

Quitter le parc d’attractions

Les nouvelles de George Saunders mettent la fiction au service d’une éthique de la bonté.

Les allocutions des écrivains sur la condition humaine et la société ont, ces dernières années, fourni un nombre impressionnant de citations virales et de formules-chocs que j’ai vues défiler ad nauseam sur Twitter et dans les fils d’actualité Facebook de gens qui ne sont pourtant pas des rats de bibliothèque. David Foster Wallace a ouvert le bal malgré lui en 2005, en livrant un discours poignant sur les difficultés quotidiennes de l’existence, quelques années avant son propre suicide, qui conférera un nouveau sens à ses propos. Plus récemment, l’écrivaine de science-fiction Ursula K. Le Guin, en dénonçant les abus du capitalisme lors de la cérémonie de remise du National Book Award, a tout à coup vu sa popularité décupler, elle qui jouissait d’une reconnaissance plutôt confidentielle jusqu’alors.

C’est aussi le sort qu’a connu l’américain George Saunders, grâce à un discours sur la bonté livré lors d’une collation des grades à l’Université de Syracuse en 2013, qui a eu un retentissement impressionnant. Saunders y racontait que rien dans sa vie ne lui avait causé autant de regrets que les occasions où il avait manqué de bonté; ni la pauvreté occasionnelle, ni les humiliations amoureuses, ni même le moment où il était tombé gravement malade en se baignant dans une rivière de Sumatra polluée par les excréments de centaines de singes. Si les obstacles sur la voie de la bonté sont nombreux, avertissait-il, cela ne doit toutefois pas nous faire oublier que rien n’importe davantage que de rester généreux et aimant envers autrui.

Malgré l’humour de Saunders, on conviendra que les vérités énoncées par l’auteur n’avaient rien de novateur. Mises en parallèle avec ses œuvres, elles rappellent à quel point la littérature, quand elle réussit son pari, vient complexifier toute morale simple qui prétendrait contenir les enjeux qu’elle aborde. Les nouvelles écrites par Saunders mettent effectivement à l’avant-plan des questions éthiques liées à la bonté, mais elles le font en exposant la force des contraintes et exigences que notre mode de vie nous impose et qui limitent notre capacité à l’altruisme, dans une société où tout a été contaminé par la logique corporatiste. Saunders procède par exagération, en multipliant les situations absurdes et improbables, et ce n’est pas sans raison qu’on l’a souvent comparé à Kurt Vonnegut et à John Kennedy Toole; Saunders, comme eux, est un satiriste de premier plan. Son plus récent recueil de nouvelles, l’excellent Dix décembre, poursuit le travail de détournement amorcé en 1996 avec CivilWarLand in Bad Decline et continué avec une série de recueils du même ordre (Pastoralia, In Persuasion Nation) qui ont valu à Saunders, en 2006, une bourse Genius de la Fondation MacArthur.

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