Le leurre du dialogue social

La consultation publique comme stratégie de contrôle de la population.

«Il faut commencer par interroger les rapports de pouvoir qui conditionnent et limitent les possibilités du dialogue», écrit Judith Butler. Partons de là. Le pouvoir, c’est d’abord celui de l’initiative, en l’occurrence la décision de mener des consultations auprès de populations concernées par des décisions qu’on cherche à prendre. Ce pouvoir s’exerce déjà lorsqu’une instance se présente comme consultante pour définir conséquemment comme «consultées» les personnes qu’elle vise. Partant, une firme d’exploitation, consultante, confrontée à l’obs­tacle que sont «les gens», se reconnaît le pouvoir d’arrêter une thématique, d’établir un questionnaire, d’identifier ceux et celles qui y répondront et, surtout, de se garder le monopole du portrait-robot qu’elle dressera de la communauté se prêtant au manège. Ainsi en va-t-il, à l’ère de la gouvernance, du «dialogue social».

Certes, pour une pétrolière ou une minière, le «dia­logue» avec la communauté relève du passage obligé. Afin d’obtenir un permis d’exploitation, la firme doit, dans plusieurs pays, tenir compte de ce qu’on désigne dans la novlangue du management comme du «contenu local». Elle est donc tenue d’élaborer un plan de développement communautaire pour chaque site d’exploitation, ce qui lui permet, au coût dérisoire de travaux d’asphaltage, d’un dispensaire ou d’un orphelinat, d’amadouer les populations en déréliction aux abords de ses concessions. Comment les firmes sondent-elles ces populations? La société pétrolière Total, par exemple, confie son travail d’apprivoisement des communautés à une firme spécialisée, Altermondo. Celle-ci est passée maître dans l’art de moduler l’échange avec les membres de collectivités de manière à tirer d’elles des renseignements. Sans jamais devoir les écouter. Tout est affaire de collecte de données, d’algorithmes, de classement, de synthèse, d’analyse et de proposition. Cette technique autorise Total à ne dialoguer en réalité qu’avec elle-même.

Imaginons le titulaire de la «responsabilité sociale des entreprises» au sein de la firme pétrolière, d’intelligence avec le responsable du «Dialogue avec les communautés» et le représentant de la filiale dans le pays où l’enquête a lieu, identifier avec la firme de consultation sous-traitante les thèmes qui sont susceptibles de surgir dans l’opinion, tels que l’emploi au sein des communautés, l’enjeu écosystémique, la question de la santé publique, les installations de quartier, etc. Après avoir déterminé ces thèmes, la firme et sa sous-traitante dressent une liste des personnalités capables de la renseigner sur l’état d’esprit de la communauté où elle déboule. Des élus locaux, des médecins, des professeurs, une représentante de groupes de femmes, un leader syndical, entre autres têtes fortes. On en isole une trentaine et on les interviewe. L’entreprise sollicite elle-même les intervenants ciblés et les rencontres en compagnie d’un représentant de la firme de consultation. Vient alors le questionnaire auquel on les soumet. Chaque question, fermée, porte étroitement sur les thèmes définis au préalable; les sondés n’ont pas le loisir de développer une pensée sur les politiques extractivistes, le bien-fondé de la présence de l’entreprise, le bien commun, l’imposition, etc.

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