Le point de vue des animaux

L’éthique animale est une occasion de repenser l’universel libéral.

Les changements dans la sensibilité ne sont pas toujours faciles à percevoir. Mais s’il arrive qu’on puisse en identifier un et l’isoler suffisamment pour en faire un sujet de réflexion, on peut être certain alors de saisir quelque chose de pertinent pour comprendre une époque. Il me semble que la question du droit des animaux, issue principalement des courants de pensée végétariens et véganes, comme de l’éthique animale permettent la réflexion à propos de la nôtre.

La volonté d’étendre le droit aux animaux touche en premier lieu les rapports que l’humanité entretient avec eux, les conditions dans lesquelles ils sont tenus, la protection des milieux dans lesquels ils vivent et la question de leur consommation. À l’heure actuelle, les animaux ont en général le statut de propriétés alors qu’une partie de plus en plus grande de la population ressent un malaise face à cette assimilation de l’animal à un objet et serait plutôt en faveur de leur donner le statut de personnes légales. La volonté de modifier le droit pour y inclure les animaux aurait donc des incidences autant sur l’industrie de la viande que sur le commerce et la possession d’animaux de compagnie. La notion de cruauté à l’égard des animaux se trouverait ainsi plus fortement inscrite dans le droit, rendant, par exemple, non seulement illégal mais criminel le gavage d’oies et de canards, les «usines à chiots», mais aussi, à terme, tout abattage d’animaux pour la consommation, si tant est que cette sensibilité qui se développe devienne dominante dans les prochaines dizaines, centaines, voire milliers d’années. De telles idées ont tout pour choquer présentement, mais elles font lentement leur chemin, comme l’abjection que représente l’esclavage a fait son chemin depuis des cen­taines d’années.

Mais, pour notre époque, la question du droit des animaux a d’emblée quelque chose de similaire avec la volonté d’étendre l’universalité du droit caractéristique de la pensée libérale au XXe siècle. Les femmes, les enfants, les minorités ont tous grandement bénéficié de cette extension de l’universel, en même temps cependant que cette question de l’universalité en tant que telle commençait à poser problème. Car toute pensée qui établit comme première l’univer­salité par rapport à la diversité arrive difficilement à faire l’économie des singularités qu’elle accueille à mesure de la généralisation de cette universalité. Et si des injus­tices devenues intolérables ont pu être réparées lorsqu’on a permis aux femmes, aux enfants et aux minorités d’accéder à l’universalité des droits, quelque chose est cependant chaque fois demeuré impensé quant à l’altérité irréductible de chacun de ces groupes. Le concept libéral d’universalité n’a pu depuis que refouler cet impensé réapparaissant chaque fois qu’un crime sordide cible un groupe particulier; sont alors mises de l’avant l’abjection absolue et l’humiliation plutôt que le gain personnel. Les crimes antisémites, la violence ciblant les femmes aussi bien que le viol ou le trafic d’enfants forment, avec les réactions révulsées de la population qui les accompagnent, le récit du refoulement tourmenté de toute une civilisation prisonnière d’un concept d’universel qui n’a pas la capacité de reconnaître l’altérité comme altérité.

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