La serveuse rousse enlevée par un libraire

Promenade sur les quais de Paris avec l’auteur du Flâneur des deux rives.

Mais qui est donc ce libraire qui enlève une serveuse rousse? Apollinaire ne nous le dit pas, et nous ne le saurons jamais; cette kidnappée à la chevelure queue de vache et son libraire ravisseur (se connaissaient-ils, allaient-ils s’aimer?) demeureront à jamais le couple anonyme d’un poème, ce singulier poème, «Lundi rue Christine», qu’on trouve dans le recueil Calligrammes, cette merveille sortie des presses du Mercure de France en 1918, six mois après la mort de son émerveillant auteur (c’est Cendrars qui en avait corrigé les épreuves, vrai casse-tête; Cendrars qui arriva en retard au Père-Lachaise au moment où, les amis de Guillaume repartis, quelques marchands à la sauvette pillaient les fleurs pour aller les vendre sur les boulevards…).

On pourrait déduire – si ce rapt de rousse par un vendeur de livres nous intéresse (était-ce le premier de l’histoire du monde post-Gutenberg? le seul dans la profession?) et nonobstant qu’une enquête sur cette affaire ne mènerait à rien – qu’il s’agissait sans aucun doute d’un libraire germanopratin puisque ce poème de la section «Ondes» des fameux Calligrammes serait, selon son auteur, exclusivement composé de bouts de phrases entendus, des brèves de comptoirs, des paroles cueillies au vol — Quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du kief — Louise a oublié sa fourrure — ces crêpes étaient exquises — Écoute Jacques c’est très sérieux ce que je vais te dire — la bague en malachite — Vous êtes un mec à la mie de pain — que transcrivit le poète d’Alcools un lundi (sans doute d’hiver, vu la fourrure oubliée par Louise) dans un café bondé de cette rue courte et coincée depuis des siècles entre la rue Dauphine et celle des Grands Augustins. Un territoire qui, sur la gauche des deux rives, ne manquait pas de libraires ni de serveuses.

Ou alors on pourrait croire – car j’ai le goût de clore par une hypothèse ce fait divers d’avant les années folles – que ce puisse être l’Apollinaire, le baraqué qui trompait sans souci la froide Marie Laurencin, le joyeux trépané à la tête bandée, l’homme au crâne ceint d’une protection de cuir qu’il appelait son appareil téléphonique; celui à propos duquel, lorsqu’on le regardait, écrit Soupault dans Profils perdus, on se demandait toujours à qui l’on avait affaire, qui aura lui-même enlevé cette serveuse rousse rue Christine, glissant l’exploit comme si de rien n’était dans son supposé verbatim de bistro. La clé de l’énigme (si on la cherche) se trouve peut-être dans le dernier poème de ces Calligrammes, intitulé justement, tiens donc, «La jolie rousse», et qui serait, selon plusieurs de ses amis, un testament, son adieu, avec un «ayez pitié de moi» final, cet implorant excipit de quatre mots clouant le couvercle de sa tombe après ceux-ci qui en groupe nous y menaient:

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