Critique – Cinéma

Le retour à la terre

Gravity, combat entre la représentation et le virtuel.

La grandeur de Gravity se mesure à ceci que jamais ce film ne pourra entrer dans votre salon. Car tout et n’importe quoi entre dans votre salon, des tonnes de débris, n’est-ce pas! par les oreilles et du bout des doigts, jusque dans les yeux, la bouche et dans le cul: des ragots, des infos, du porno. Les astronautes Sandra Bullock et George Clooney mettent le peu de corps qui leur reste à nous arracher à cet espace d’indifférence et d’instrumentalisation pour nous approcher le plus possible du monde. Comment! Vous n’avez pas vu Gravity? Ah, je devine, vous étiez occupé à facebooker avec le dernier écrivain à la mode, qui expose son petit saucisson partout «sur la planète»; vous étiez occupé à twitter avec la nouvelle vedette des universités sur les mérites du droit de cuissage. «Grief too will make us idealists.» Tant pis pour vous, je vous plains; mais tant mieux pour moi: ça faisait deux vaches en moins à brouter du maïs narcissique pour mieux boucher le silence des premières mesures de la meilleure comédie musicale depuis 2001, l’odyssée de l’espace. Compris? «Houston in the blind? Do you copy?»

On vous dira que Gravity n’est à proprement parler qu’un film d’action gonflé au 3D et au Dolby Atmos. Alors qu’une équipe d’astronautes de la NASA s’affaire à réparer le télescope Hubble, les Russes détruisent par erreur l’un de leurs satellites de télécommunication, déclenchant du coup une chaîne d’impacts qui va lancer des tonnes de débris sur l’orbite des mécaniciens Bullock et Clooney, tuant leurs collègues, détruisant leur navette, les laissant à la dérive dans l’espace, avec pour seul espoir de retour sur la terre celui de gagner un Spoutnik accroché à l’une des stations spatiales encore intacte. «Half North America just lost their Facebook.» Mais j’en conviens, j’ai peut-être échappé, moi, la part la plus importante du film. Je vous vois grimacer, en avançant et en resserrant les lèvres; je vous dois bien une interprétation symbolique. Au second degré, Gravity n’est qu’un autre de ces mélodrames cosmiques dont les Américains ont le secret de fabrication: la catastrophe symbolise la pulsion de mort d’une Bullock qui n’arrive pas à faire le deuil de son enfant et qui désire secrètement la fin des temps; dans son sarrau blanc de cosmonaute, Clooney a les allures d’un Freud dans l’apesanteur d’une analyse interminable; et une fois dit que le Spoutnik dans lequel Bullock vient se réfugier ressemble à un utérus, son retour sur terre prend les apparences du parcours spirituel d’un reborn christian. Si Gravity n’était que cela, film d’action ou mélodrame cosmique, il entrerait parfaitement dans votre salon. Mais comme tous les événements, dans la vie comme au cinéma, il est moins que cela encore; il n’est pas à prendre au sens propre (ce n’est pas un documentaire sur la NASA) ni au sens figuré (ce n’est pas une transposition à l’échelle cosmique d’une idylle amoureuse en milieu de travail). C’est un film littéral, qui montre que l’espace est maintenant sur terre. C’est littéralement que nous vivons et travaillons en apesanteur. Et qui d’autre que George Clooney pour figurer le littéral!

On peut jouer sur les mots et laisser croire que George Clooney n’est qu’une vedette ou un acteur à la mode, «devastatingly good-looking», qui aurait tous les droits de cuissage. Mais il n’en est rien. C’est une véritable star, la dernière peut-être; c’est un astre, c’est-à-dire: un vrai corps, mais strictement de lumière, donc un rêve et une vision, qui nous guident hors du désastre, qui nous montrent l’éthos à adopter pour revenir sur la terre et se projeter dans le monde. On dit que sa beauté n’est pas de celle qui ramène une femme sur terre. Peut-être. Mais son charme, lui, possède un pouvoir d’attraction qui nous redonne le monde. «You just point the damn thing at Earth!» Clooney nous attire, nous guide et nous fait tous débarquer sains et saufs sur les côtes de l’ordinaire. C’est toute l’aventure de Bullock qui présente littéralement ce parcours, qui consiste à s’arracher à l’orbite d’un outre-monde de calcul et de programmation, à retrouver l’usage de ses mains, ses capacités de lecture, un sens de l’invention pratique, une sensibilité pour les morts, son passé, son avenir (une sensibilité pour le hors-champ sur lequel ouvre immédiatement notre présent): bref, il s’agit de retrouver une partie de ce qui donne à l’ordinaire son poids de réalité. Les plus féministes d’entre vous trouveront sans doute matière à désespoir dans le fait qu’une star masculine soit le meilleur moyen pour une femme de retourner à l’ordinaire. Mais à quoi peut bien ressembler un ordinaire qu’il faut retrouver? Cet ordinaire, c’est une parole qui poursuit le bonheur de l’autre: des anecdotes comiques, que Clooney se plaît à répéter jusqu’à plus soif, et que Bullock reprend comme des moyens de se redonner du courage ou d’ouvrir le possible. Cet ordinaire, il tient dans la délicatesse d’une main donnée, tendue, lâchée, reprise, par laquelle les vivants et les morts gagnent une existence propre, par laquelle les outils et les machines perdent leur pouvoir sur nous. Cet ordinaire, c’est la capacité naturelle d’habiter des espaces (même les plus hostiles: un costume d’astronaute, un écran de cinéma, le vide en 3D) et de rythmer le temps (celui qu’on perd, celui qu’on accorde, celui qu’on quitte). C’est un ordinaire qu’on découvre comme un monde qu’on avait perdu dans une cour d’école, qu’on découvre par conséquent sous les traits rêvés d’une origine, paysage adamique ou littoral de la Virginie. «And what a future it opens! I am ready to die out of space, and be born again into this new yet unapproachable America I have found on Earth.»

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 305 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!