Critique – Théâtre

La vie devant soi

La troupe d’adolescents amateurs d’Anne-Marie Ouellet joue la fébrilité ordinaire de l’âge ingrat.

Avec Impatience, la metteure en scène Anne-Marie Ouellet et le concepteur sonore Thomas Sinou s’intéressent à l’adolescence, moment de passage et de devenir, moment de révélation à soi-même et au monde. Sur scène, trois adolescents et deux adultes sont assis sur des cubes. Ils portent des casques d’écoute, petits éclats de couleurs dans un espace scénique blanc. Puis, les lumières se tamisent et chacun des interprètes se met à danser et à chanter avec de plus en plus d’ardeur ce qu’il entend dans son casque. La première scène nous offre un fragment d’intimité pure et jouissive, presque stéréotypé; ce moment où, ne nous croyant pas regardés, on se lâche sur une musique qui nous prend aux tripes. Le pari d’Impatience se joue ici: parvenir à dévoiler un soi «authentique» sous le regard de l’autre, un soi qui ne se cache pas derrière des mots ou des gestes appris, qui ne s’enferme pas entre quatre murs, qui n’a pas peur d’avoir l’air fou. Apprentissage de l’adolescence donc, mais aussi, apprentissage de l’acteur.

Le canevas du spectacle s’est construit à partir de jeux et de situations auxquels on se prête quand on a seize ans pour tenter de se découvrir, de se rendre plus grand, plus défini. Chaque soir, les interprètes reçoivent des consignes d’Anne-Marie Ouellet dans leurs casques et doivent se prêter aux jeux proposés avec le plus d’insouciance possible. Les interprètes chantent, se parodient les uns les autres, se mettent au défi dans une partie de Vérité ou Conséquence, ou s’échangent leurs habits. Mais, surtout, Jessica, Sandrine, Tayian, et les adultes Philippe et Sara, viennent tour à tour au micro se raconter, énumérer ce qu’ils aiment, ce qu’ils détestent, ce qu’ils feront plus tard… «J’ai peur du noir. J’ai peur d’être inculte. J’ai peur de péter dans un ascenseur. J’ai peur de mourir seul. J’ai peur de devenir quelqu’un que j’aime pas…» Ces nombreuses énumérations permettent aux adolescents de se dévoiler à petits coups de pinceaux, les deux adultes leur offrant un encadrement rassurant tout en leur tendant un miroir critique.

Avec Impatience, la compagnie L’eau du bain prend le parti de l’intime et de l’ordinaire en se penchant sur les petits riens, les jeux d’ombre et de lumière, les peurs et les incertitudes qui nous façonnent tous, peu importe notre parcours. La musique a évidemment la part belle – on se rappelle tous la trame sonore de nos seize ans, ces airs qui ont fait de nos vies des moments de fiction inoubliables. Thomas Sinou travaille la matière musicale sur plusieurs échelles, à plein volume, en arrière-plan, en sourdine ou en silence dans les casques d’écoute, et les chansons forment rapidement le paysage dans lequel s’inscrivent les cinq portraits. À travers leurs histoires, on voit se dessiner des parcours différents: enfant d’émigrés, enfant de Westmount, enfant déluré, enfant candide, enfant ambitieux, enfant insouciant. Avec une grande délicatesse, Impatience évoque l’effervescence de l’adolescence, ces vies à construire, ces possibles qui s’ouvrent, mais aussi tout ce qui est déjà déterminé, enraciné, accumulé dès le plus jeune âge. On aurait presque envie que la compagnie s’engage plus loin sur cette voie, mais ce n’est pas dans le sociologique que réside l’âme du spectacle.

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