Critique – Théâtre

Dans l’espace, you’re a firework

Sur fond de musical, le texte de Martin Crimp fait dialoguer des gens ordinaires dans un monde désespérément capitaliste.

C’est la soirée du Superbowl 2015. Au centre d’un immense stade de l’Arizona, Katy Perry entre en scène sur un félin géant avant d’inviter l’assistance et les milliers de téléspectateurs dans son teenage dream de plastique où dansent ses souriants requins, palmiers et ballons de plage gonflés à l’American Dream. La star du pop nous le répète, tout est possible ’cause baby, you’re a firework. Au même moment, à Québec, Dans la république du bonheur prend d’assaut la grande scène du Trident, et si l’affiche du spectacle de Christian Lapointe nous promettait un show d’une sobriété trash – Ève Landry y apparaît se versant de l’essence sur la tête alors que Lise Castonguay allume une cigarette –, le rideau s’ouvre sur une véritable Floride hallucinée.

Le tableau est complet: du sable plein les planches, une piscine gonflable surdimensionnée, des chaises de plage, un minibar et quelques lumières de Noël, un palmier synthétique et une toilette chimique… C’est gros, c’est rose bonbon et ça prend tout l’espace. Côté cour, une montagne de cadeaux, aux côtés d’un petit sapin, rappelle que c’est la soirée du réveillon, et déjà la famille entre dans l’arène: grand-mère et grand-père (Denise Gagnon, Roland Lepage) en parfaits snowbirds, maman et papa (Lise Castonguay, Normand Bissonnette) tout droit sortis des Elvis Gratton de Falardeau, les jumelles Debbie et Hazel (Noémie O’Farrell, Joanie Lehoux) en petites meneuses de claque plastiques, identiques. Les personnages n’ont pas encore ouvert la bouche, s’échangent quelques cadeaux et, déjà, je suis frappée par la proposition de Lapointe. J’assiste à la rencontre entre Katy Perry et Elvis Gratton, le tableau joue des codes de la pop et du quétaine de La Florida… Puis le texte de Crimp s’ouvre sur une scène tranchante de la vie ordinaire, installant le ton satirique de la représentation, trame rapidement interrompue par l’arrivée subite de l’Oncle Bob (David Giguère) venu cracher au visage des membres de la famille, avec son sourire trop poli, l’amertume et l’aversion qu’entretient pour eux sa compagne Madeleine (Ève Landry).

Or l’atmosphère n’est pas au dévoilement, bien au contraire. La première partie du texte de Crimp, instants de la vie familiale, se compose d’une suite de dialogues efficaces où les personnages sont, pour leur part, très caricaturaux. À ce début construit succèdent deux autres parties où les répliques – désormais non attribuées – s’offrent de plus en plus comme un matériau poétique. Les fils se défont pour se retisser au gré de la mise en scène: le texte du dramaturge laisse ainsi à Lapointe l’occasion de créer sa propre partition. Chez ce dernier, le noyau central de Dans la république présente un jeu d’acteur frontal; les personnages parlent ensemble, l’un et l’autre, d’un monde aux valeurs capitalistes, mettant au visage du spectateur les consé­quences absurdes des libertés individuelles modernes, dans une série de répliques martelées. Le niveau de jeu se modifie au fil du spectacle. Les perruques tape-à-l’œil ont disparu, les costumes sont plus sobres, le caricatural laisse place à une cruauté plus ordinaire. Pour finir, dans une troisième et ultime partie, l’on assiste à un huis clos mortifère où le duo formé de Bob et de Madeleine – l’un à bout de souffle et désespéré, l’autre en diva glaciale et immobile – dira la solitude et le mal-être persistant des deux personnages ayant atteint l’ailleurs tant souhaité. Ici et là, au cours du spectacle, les projecteurs se braquent sur un ou deux personnages qui prennent le micro et performent une chanson devant le public.

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