Critique – Essai

Malaise dans la critique

Le journalisme culturel sous la loupe de Catherine Voyer-Léger.

Actrice désormais importante sur la scène culturelle québécoise dont elle scrute et expose les rouages et structures, commentatrice infatigable qui soulève et démonte certains enjeux de notre ère, Catherine Voyer-Léger s’est d’abord fait entendre sur la blogosphère, plateforme qu’elle a privilégiée pour prendre la parole, entre 2010 et 2014. Elle tient désormais une chronique mensuelle au Journal de Montréal et on la retrouve aux émissions C’est fou… et Divines tentations sur Ici Radio-Canada Première. C’est une entreprise courageuse que la publication de Métier critique. Pour une vitalité de la critique culturelle, qui suit de près une anthologie des textes de son blogue Détails et dédales, publiée un an plus tôt. Métier critique réfléchit à la place accordée à la critique culturelle par rapport à celle que l’on devrait lui réserver dans une société comme la nôtre. Sans être alarmant, le message est efficace puisqu’il nous presse d’agir, d’opposer à la stagnation des discours sur les arts et la culture notre envie de voir se déployer une pensée critique plus profonde qui témoignerait du libre arbitre des journalistes. Du courage, il en faut pour oser exposer son point de vue sur les médias en se prononçant sur des questions qui concernent autant l’éthique des critiques à l’heure des grandes conver­gences que les formules et formats de col­lègues et d’alliés, et peut-être davantage encore quand on le fait de l’intérieur, en sachant bien qu’on pourrait écorcher au passage certains employeurs potentiels.

Le travail de Voyer-Léger est important; il permet de dresser un portrait de la cri­tique culturelle au Québec. Voyer-Léger n’y va pas non plus de grandes révélations: de moins en moins de temps, de plus en plus de chroniqueurs patentés qui nous entre­tiennent de tout – ou de rien. Elle nous somme de reconnaître la portée que pourrait avoir une parole critique qui aurait assez de temps d’antenne ou de lignes pour vraiment développer sa pensée et tirer des amorces d’analyses de l’objet culturel observé sous sa loupe. Vœux pieux, sans doute, et encore faudrait-il qu’un critique s’y engage. Mais Catherine Voyer-Léger se tient loin des procès d’intention ou de l’argument ad hominem, ne ciblant personne frontalement et se contentant d’exemplifier son propos à partir de situations médiatiques connues – les émissions culturelles à la radio, la critique journalistique, les chroniques Arts et spec­tacles à la télé. Métier critique n’est pas un livre didactique qui nous apprend ce qu’est un bon ou un mauvais critique. Il ne présente pas non plus de typologie; il propose plutôt de mettre en relief des paramètres qui déterminent à la fois la posture énonciative et la manière dont elle peut être investie, ou désinvestie, et par qui, comment et pourquoi. Il pose ainsi les questions suivantes: d’où parle le critique? Que lui est-il pos­sible de faire, comment son propos est-il reçu et perçu et, surtout, par qui? On saura sans doute apprécier le fait que le livre ne porte de fronde passionnée contre aucun grand média en particulier, mais propose une analyse, un point de vue sur les tenants et les aboutissants des effets de la concentration de la presse ou des médias électro­niques, d’ailleurs non sans humour: «Notons que le 1er janvier 2014, le Téléjournal présentait un vox pop sur le Bye Bye 2013, ce qui est sans doute le comble du journalisme culturel à la fois convergent et complètement vide» (p. 66). Comment peut-on, en effet, ne pas relever de telles inepties? Comment ne pas penser que l’on nous prend, quelque part, pour des abrutis?

Le livre de Catherine Voyer-Léger présente toutefois plusieurs problèmes, notamment sur le plan de la méthode et de la définition du corpus. C’est qu’en fait, on ne sait jamais vraiment de qui l’auteure nous parle: cette masse, un peu informe, que l’on nomme «la critique», quelle est-elle? J’aurais aimé voir explicitement nommés plus de lieux, plus de chroniques, que soit assise la réflexion sur du concret. Cela n’étant pas fait, il en résulte une sorte de désynchronisation entre la tentation d’une critique fondée sur des données quantitatives et l’effet qualitatif du discours. Le problème avec la proposition de Catherine Voyer-Léger, c’est que, même si elle soutient à la page huit qu’elle «n’a pas voulu entrer dans le débat sémantique entre art et culture», il aurait néanmoins été souhai­table, ne serait-ce que pour peaufiner ses analyses et réflexions, de bien définir ces termes. La différence entre ces notions est trop grande pour n’être que vaguement esquissée dans un tel ouvrage, même s’il s’agit d’un essai qui ne prétend pas du tout être le résultat d’une recherche scientifique. Peut-être cet état d’ambivalence et d’indéter­mination des publics, des objets et des lieux de la critique est-il responsable du fait que j’en suis venue à me demander à qui s’adressait ce livre, sinon aux critiques eux-mêmes. Néanmoins, il est nécessaire de faire un état des lieux en nommant explicitement, comme le fait Voyer-Léger, ce que l’on constate trop souvent dans nos médias, de l’amateurisme de certaines cri­tiques à la tyrannie de la chronique d’opinion à deux balles. Aussi est-il temps de contrer l’appauvrissement généralisé du discours médiatique. Or, l’écriture, la publication et la lecture de Métier critique constituent certainement un pas dans cette direction.

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