Critique – Essai

La gauche décomplexée

La revue américaine Jacobin renouvelle le discours socialiste.

Depuis 2011, la revue américaine Jacobin ne cesse de gagner en notoriété. Les young radicals non sectaires qui sont responsables de cette publication papier et web sont en effet très actifs: seize numéros au compteur, une collection de livres chez Verso, une activité riche et fréné­tique sur les réseaux sociaux ainsi que des associations avec divers groupes militants afin d’organiser événements et groupes de lecture partout à travers l’Amérique du Nord. S’intéressant tout à la fois à l’économie, à la politique et à la culture, Jacobin s’inscrit largement dans un renouveau de la pensée marxiste, sans toutefois marquer une appartenance idéologique stricte. Il s’agit donc de regarder l’état du monde avec lucidité, et surtout de proposer des stratégies pour renver­ser le sens en apparence irréversible des choses.

Des idéaux socialistes animent la revue et, comme le déclare son éditeur, Bhaskar Sunkara, l’objectif est manifeste de concilier une pensée libertaire et de réaliser le projet non abouti des Lumières – ce qui n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes théoriques, il faut bien l’avouer. Le terme «radical» indique toutefois bien dans quelle tradition politique s’inscrit Jacobin. S’il semble souvent ardu au Canada d’avoir une foi aveugle dans les partis politiques, la chose est virtuellement impossible aux États-Unis; l’élection d’Obama a pu, très brièvement, faire battre le cœur de quelques esprits gauchistes, mais sept ans plus tard, la vaste majorité de ses décisions semblent tout simplement indéfendables du point de vue de la justice sociale. Des organisations politiques détachées des structures de partis, plus proches des associations communautaires ou des syndicats, semblent en effet davantage caractériser la dissidence à l’américaine. Plus concrètement, cela implique que, si Jacobin s’intéresse aux enjeux internationaux, les luttes locales y tiennent tout de même le haut du pavé.

Le numéro 15 / 16 de l’automne 2014 est à cet égard très évocateur. Cette livraison double sur la ville arbore un titre qui laisse peu de place à l’interprétation: Paint the Town Red!. Divisé en trois grandes sections: «Infrastructure», «Architecture» et «Workers», ce numéro propose une foule de manières de repolitiser nos villes en exposant à la fois des problèmes liés à la transformation néolibérale des milieux urbains et des initiatives communautaires ou municipales réussies. La variété de sujets abordés dans ce numéro étonne et donne un aperçu de l’étendue de la compétence des auteurs: logements sociaux, logique néolibérale sous-jacente au jeu vidéo Sim City, ppp à la sauce américaine, délocali­sations liées à la Coupe du monde de Rio, fonctionne­ment des zones économiques spéciales dont nous a déjà parlé ici Alain Deneault, entrevue avec Richard Florida sur l’«économie créative», embourgeoisement du sport professionnel, associations communautaires de la Vienne Rouge des années 1920-1930, urbanisation de la classe ouvrière chinoise, «suburbanisation» de la classe ouvrière américaine, réfutation de l’idée que les urbains ont une empreinte écologique moindre que celle des ruraux, etc. Spectre d’inté­rêts extrêmement large, mais qui chaque fois permet de poser la même question fondamentale: en quoi le découpage de l’espace est-il une question éminemment politique? Ce qui peut a priori avoir l’air d’un truisme exige néanmoins des réponses précises que nous offre Jacobin. Les auteurs nous invitent non seulement à nous méfier du contrôle de l’espace urbain par les forces néolibérales, mais aussi des fausses alternatives «de gauche» qui tendent à domestiquer nos villes. En somme, le titre Paint The Town Red! en appelle, sinon à une insurrection, au moins à un changement profond dans l’organisation politique locale. Ce qui est appréciable ici est que la revue se montre tout à fait pragmatique, évitant habile­ment les énoncés de principe trop spéculatifs. Il s’agit, certes, d’un périodique fortement influencé par divers courants théoriques de gauche, mais les articles ont presque toujours une visée véritablement pratique ou documentaire.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 308 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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