Critique – Fiction

Montréal en décalage

Traverser la Main avec Anna Leventhal et Daniel Grenier.

J’ai le sentiment d’avoir véritablement découvert Montréal lorsque j’ai commencé mon baccalauréat à l’université McGill. Originaire de Laval, je ne vivais pourtant pas bien loin de la métropole. Mais, pour moi, Montréal demeurait un univers relativement homogène, où mes cercles d’amis étaient presque entièrement constitués de francophones et où l’Autre anglophone (vaguement menaçant) demeurait à l’arrière-plan, silhouette hantant les bars de la Main et les concerts de groupes indie. Malgré l’amour que je ressentais depuis l’adolescence pour Rufus Wainwright, ce n’est qu’en m’immergeant pendant cinq ans parmi les hordes d’étudiants vegan, queer et liberal de l’université que j’ai pris conscience de la complexité de ce monde parallèle. Cette découverte ne me révélait pas seulement une nouvelle facette de l’île; elle m’ouvrait à toutes sortes de cultures et de pensées que la circulation de la langue de Shakespeare, pour aussi hégémonique qu’elle soit, a l’avantage de réunir. Il me fallait revoir mon imaginaire du «maudit Anglais». C’est ce visage de Montréal, grand absent de nos téléromans et de notre cinéma, Félix et Meira ayant récemment fait exception, qu’Anna Leventhal met en scène dans son premier recueil de nouvelles, Douce détresse.

L’intérêt du livre de Leventhal, pour une lectrice québécoise francophone, n’est évidemment pas qu’anthropologique. L’auteure se démarque aussi par l’intelligence de sa plume, qui sait adroitement tirer profit de la tonalité pour le moins bipolaire annoncée par le titre du recueil. A priori, les nouvelles de Leventhal, tout comme ses personnages, affectent une sorte de nonchalance, comme si les destins présentés n’importaient qu’à demi, ou comme s’il était difficile de les raconter sans une forme de mise à distance comique. Une ancienne doula, enceinte d’on ne sait trop qui, se retrouve, avec une grâce surprenante, à faire des massages «avec extra» pour arrondir ses fins de mois. Une femme que l’usine de produits chi­miques implantée à côté de son domicile a rendue grave­ment malade badine sur les «opportunités de croissance» qui s’ouvrent à elle et sur la place des dino­saures dans le monde. Des vers dramatiques de Yeats sur la mort qui rôde sont évoqués pour accompagner le récit des derniers instants d’un couple de rats.

À cet égard, il ne serait pas difficile de classer les fictions de Douce détresse, avec une certaine condescendance sans doute, parmi les productions décalées, drôles et, surtout, très au goût du jour faites par des émules de Miranda July, reconnue pour des œuvres cinématographiques à la fois naïves et grinçantes sur les déboires de jeunes mésadaptés vaguement artistes. Heureusement, de cet humour naît aussi une vision cohérente, très attentive aux rapports de force en jeu dans toute relation, qui utilise le décalage comme une sorte de philosophie de vie, une façon d’approcher autrui avec prudence et d’accepter les événements dans leur étrangeté. En cela, dans cet univers vegan, queer, liberal – et capable de se moquer aussi de ces principes-là –, rien de plus normal que d’accueillir le saugrenu avec bienveillance. Pourtant, tout ne devient pas matière à un certain tape-à-l’œil lié à l’absurde. Une des grandes forces du livre est de savoir passer de scènes farfelues, telle cette famille qui décide de prendre ses vacances au milieu de l’autoroute Décarie, à des moments tout aussi surprenants, comme celui où une enthousiaste fait découvrir l’anatomie féminine à un jeune juif hassi­dique, sans que la justesse et la sensibilité des observations en pâtissent.

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