Critique – Fiction

Tiens ta place, fille!

Les personnages d’Alice Munro à la difficile reconquête de leur dignité.

Une écrivaine se met en quête d’un bureau pour travailler à ses projets loin de la maison. Elle trouve un local au deuxième étage d’un centre commercial, dont le propriétaire s’avère très heureux de rendre service à une jeune femme qui pratique un «passe-temps» si intéressant. «Il faut une occupation pour calmer les nerfs», lui confie-t-il sur un ton complice. Au fil des semaines, toutefois, le propriétaire devient de plus en plus intrusif, cherchant à comprendre pourquoi sa locataire n’a pas aménagé son bureau de manière plus douillette. «Pour une femme, faut un peu plus de confort.» Il se propose de l’aider à rendre l’endroit «comme chez vous», en lui offrant une plante, une théière («le thé était meilleur pour les nerfs»), une corbeille à papier à motif oriental, un joli coussin. Mais l’homme, se heurtant au refus de l’écrivaine de faire la conversation ou d’arroser sa plante, commence à se méfier d’elle: «Ce n’est pas normal de se conduire comme ça. […] Et ce n’est pas normal non plus pour une jeune femme qui dit qu’elle a un mari et des enfants de passer son temps à taper sur une machine.» Quand, quelques semaines plus tard, l’homme l’accuse d’avoir vandalisé la toilette de l’immeuble et recouvert les murs de mots obscènes («Littérature et lubricité étaient vaguement et délicieu­sement liées dans son esprit»), la narratrice n’a plus qu’à filer en emportant sa machine à écrire. Celle pour qui «le son du mot “bureau” [était] empreint de dignité et de paix» doit brusquement revoir ses plans.

Cette nouvelle intitulée «Le bureau» figure dans le premier recueil d’Alice Munro, La danse des ombres (1968). C’est toujours sur ce ton badin et ironique que Munro évoque la façon dont est perçue l’activité artistique de ses personnages féminins. Dans son plus récent livre, Rien que la vie (2012), une écrivaine avoue qu’elle ne corrige pas ceux qui la déclarent «poétesse», un terme qui «se révélait bien pra­tique, comme un voile de sucre filé», rendant son occupation acceptable aux yeux du monde. Les artistes et les intellec­tuelles, nombreuses chez Munro, sont considérées par leur entourage au mieux comme bizarres ou «émancipées», au pire comme dénaturées. «L’engagement dans quoi que ce soit, quand on était une femme, pouvait vous ridicu­liser.» Dans «Le bureau», il y a cette requête qu’on relira sans cesse dans l’œuvre de l’auteure ontarienne – et que je traduis moi-même ici, car l’édition française ne rend pas toute sa force: «Donnez-moi simplement votre parole d’honneur qu’il n’y aura plus de déceptions.» Les femmes déçoivent systé­matiquement, peu importe leur âge et leur statut; elles ne répondent pas aux attentes, elles sont arrogantes et égoïstes. Pour qui te prends-tu? est le titre d’un recueil paru en 1978. C’est aussi le reproche adressé à toutes les héroïnes de Munro à travers la question, empreinte de dédain. Elles ne décorent pas leur bureau, vont à l’école trop longtemps, ne cèdent pas aux avances des hommes ou bien y cèdent quand elles ne devraient pas, ne s’occupent pas suffisamment de leurs parents ou de leurs enfants. Filles, mères, amantes ne sont pas à la hauteur, non parce qu’elles ont délibérément choisi de désobéir, mais parce qu’elles ont exercé, comme par inadvertance, leur libre arbitre ou leur intelligence. «Avec de la chance et un bon encadrement, je pourrais réussir à ressembler à n’importe qui», se console une de ces jeunes filles qui sèment la contrariété partout où elles passent. Malheureusement, elles arrivent rarement à se dompter.

Il n’est pas facile de parler de celle qui a reçu le prix Nobel en 2013 en s’écartant des poncifs qui collent à son œuvre. Bien sûr, Munro se distingue par son sens du détail qui tue, son talent de conteuse, sa voix narrative à la fois tendre et tranchante. On encense sa technique comme si on voulait compenser ses «petits» sujets, des histoires touchantes que certains trouvent trop sages, voire carrément assommantes, où des bonnes femmes provinciales se racontent leurs souvenirs en jouant aux cartes sur la véranda. Je suis obligée de le concéder, il y a beaucoup de scènes de véranda chez Munro, mais pourquoi ne pas justement s’y arrêter un instant? Que se passe-t-il donc sur les vérandas?

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 308 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!